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Note de voyage sur la dimension touristique des villes patrimoniales.
L’exemple de la péninsule ibérique
Rémy Knafou

 

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Il ne s’agit pas, ici, de s’interroger sur la pertinence de la notion de ville patrimoniale mais de prendre acte qu’il y a des villes dotées d’un patrimoine, architectural en premier lieu, et que le tourisme est devenu un outil de valorisation et de légitimation de cet héritage.
Il existe, du reste, une « Organisation des villes du patrimoine mondial », fondée à Fès en 1993, qui réunit 203 villes ayant sur leur territoire un site inscrit par l’UNESCO dans la Liste du patrimoine mondial. Sur ces 203 villes, 120 se trouvent en Europe, dont 23 en Italie, 17 en Espagne et 12 en France.

L’objectif de cette note est de contribuer à enrichir la typologie – déjà évolutive - des lieux touristiques, proposée par l’équipe MIT, dans plusieurs de ses publications (2002, 2003 et 2005 en particulier), en montrant que toute ville à important patrimoine fréquentée par les touristes n’est pas touristifiée. Il s’agit donc d’introduire de la différenciation au sein de la catégorie des villes touristifiées car une analyse plus fine incite à ne pas mettre dans une même catégorie - trop englobante in fine - Cordoue, Saint-Jacques de Compostelle, Salamanque ou Tolède. Autrement dit, il ne suffit pas qu’une ville patrimoniale soit fréquentée par des touristes, même intensément, pour qu’elle relève de la catégorie de la ville touristifiée, c’est-à-dire un « lieu investi et diverti par le tourisme, qui devient la fonction essentielle » (Stock et al., 2003).

Exit la « ville-musée »

Au préalable, faisons un sort à la notion de « ville-musée », laquelle, réduite à la seule fonction d’accueil des touristes, est rare, voire exceptionnelle. En revanche, c’est un archétype qui tourne facilement au stéréotype dans la littérature journalistique et qui est facilement convoqué par les politiques, notamment dans le cas parisien1 :
« Venise sans les canaux. Presque un siècle après la cité des Doges, Paris est devenue à son tour une ville-musée, désertée par ses habitants (3 millions au début du XXe siècle, 2,1 à l'orée du XXIe, 1,9 au terme de l'année 2024). » (C. Scemama, Paris, ville-musée, 5 janvier 2006, http://www.lexpress.fr/actualite/societe/paris-ville-musee_483410.html). Décrire Paris comme une « ville-musée » est à l’évidence une ineptie ignorant ce que les mots veulent dire car, même avec un recul d’un million d’habitants sur un siècle, Paris est tout sauf un désert (un désert de 2 millions d’habitants… !); elle conserve même une densité moyenne élevée, supérieure (20 700 habitants par km2) à la moyenne des villes, qu’elles soient françaises, européennes ou mondiales. Et il n’y a aucun rapport entre Paris et Venise – dont le centre est un des rares exemples au Monde à ressembler effectivement à une ville-musée -, avec ou sans canaux.

Tolède, ville patrimoniale et touristique

Tolède, ville patrimoniale prestigieuse – la « ville des trois cultures » (chrétienne, juive et musulmane) (photo 1) -, serait fréquentée annuellement par 1,5 million de visiteurs (Talaya et al., 2005).



Photo 1 - © R. Knafou, juin 2009.

Certes, le flux touristique est considérable par rapport à la population du centre historique où se trouvent les attraits touristiques majeurs : 25 à 30 000 habitants sur une population totale de 75 000 habitants mais il ne s’impose pas complètement dans tout l’espace du « casco histórico ». Surtout, celui-ci demeure habité par une population qui ne vit pas que du tourisme et qui entend, du reste, continuer à vivre normalement (la normalité en question étant relative, dans une ville au plan moyenâgeux, avec rues étroites et impasses, où l’automobile est malgré tout omniprésente). Du coup, le paysage ne présente pas ce « fini » caractéristique de l’espace des stations touristiques et des villes touristifiées (photo 2).


Photo 2 - © R. Knafou, juin 2009.

Du coup, aussi, la cohabitation entre population autochtone et population touristique ne se fait pas sans heurt, les premiers vivant souvent mal une fréquentation pouvant prendre la forme d’une « invasion », les seconds n’appréciant pas d’avoir à partager l’espace public avec la voiture, dangereuse, bruyante et polluante dans des rues étroites. Cela dit, quelques rues et places concentrent l’activité touristique avec, en particulier, les magasins de souvenirs et les confiseries (vente de la spécialité locale le « mazapan », ou massepain, à base de pâte d’amande) : calle Sao Tomé (photo 3), calle de los Reyes Católicos, plaza del Ayuntamiento, plaza de Socodover (Visualiser le plan de la ville).


Photo 3 - © R. Knafou, juin 2009.

Récemment, l’ouverture d’escaliers mécaniques permettant d’accéder facilement depuis la ville basse où les cars peuvent stationner à la ville haute a modifié la géographie des flux touristiques, les deux escaliers mécaniques et le puente San Martin concentrant désormais l’essentiel des accès touristiques à la vieille ville. Le dernier escalier mécanique mis en service dessert directement le tout nouveau musée Santa Cruz qui présente remarquablement des œuvres du Greco, le peintre crétois (né en 1541) qui vécut et mourut à Tolède (photo 4).


Photo 4 - © R. Knafou, juin 2009.

Pourtant, les conditions topographiques étaient réunies pour que le centre historique évolue comme un espace touristifié : enfermé dans son méandre du Tage, il s’individualise nettement dans l’espace de l’agglomération, à l’instar, par exemple, de la vieille ville de Buda, à Budapest. Mais, à la différence de cette dernière, la vieille ville de Tolède a conservé à la fois différentes fonctions centrales (la ville est capitale de la communauté autonome de Castilla – La Mancha et de sa province ; l’Alcazar a conservé une académie militaire) et une importante population résidente, même si celle-ci a de plus en plus de mal à gérer un habitat hérité et inadapté, en particulier les grandes maisons nobles et bourgeoises).

Salamanque et Saint-Jacques de Compostelle, villes touristifiées

Ces deux villes de grand prestige partagent beaucoup de points communs : outre l’existence d’un remarquable patrimoine qui justifie leur présence dans cette note, elles présentent une combinaison originale dont les éléments sont l’université, l’église et le tourisme, et leur centre-ville est à l’évidence touristifié, comme le confirme notamment dans les deux lieux la présence du désormais inévitable petit train touristique (photo 5 et photo 6). En fait, elles relèvent d’un sous-type bien représenté en Europe, celle de la ville universitaire ancienne touristifiée, catégorie dans laquelle on peut ranger Cambridge, Oxford, Coïmbra, Heidelberg, Lund ou Padoue, et qui a été exportée (par exemple New Haven, aux Etats-Unis, qui est construite autour de l’université de Yale). Seule la France échappe complètement à ce type de ville, pour des raisons historiques propres à cet espace, l’université la plus ancienne et la plus prestigieuse – La Sorbonne – ayant été implantée dans la capitale politique.

Photo 5 - Salamanque, entre la cathédrale et l’université -
© R. Knafou, juin 2009.
Photo 6 -Saint-Jacques de Compostelle, place de l'Obradoiro, où affluent pèlerins et touristes - © R. Knafou, juin 2009.

Tout en relevant de la catégorie des villes universitaires anciennes touristifiées, Saint-Jacques de Compostelle offre un cas plus complexe de lieu ou pèlerinage et tourisme se mêlent étroitement. Si on peut considérer que le pèlerinage - voyage effectué par un croyant vers un lieu de dévotion, tenu pour sacré dans sa religion – est un déplacement historiquement et symboliquement très différent du tourisme, le cas de Saint-Jacques est là pour brouiller les pistes2.
Le but de ce pèlerinage est la crypte de la cathédrale où se trouve une urne contenant les restes supposés de l'apôtre Jacques le Majeur que, depuis le IXe siècle, l'Église locale affirme posséder. Ce pèlerinage, l’un des trois grands de la chrétienté au Moyen Age, déclina à partir du XVIe siècle, pour être presque oublié dans la première moitié du XIXe siècle, avant de connaître une sortie du purgatoire au cours de la deuxième moitié du siècle, puis un renouveau affirmé au cours des années 1980, qui se confirme au XXIe siècle. Pour rendre compte de succès, on invoque communément le besoin de spiritualité dans notre société contemporaine. Ce qui est sûr, c’est que les « compostelas » (certificat de pèlerinage remis au pèlerin sous certaines conditions3) sont en augmentation sensible (100 000 en 1990, 180 000 en 2004, autre année sainte) et qu’en dehors des années saintes, la progression est encore plus forte (5 000 compostelas en 1990 et 94 000 en 2005, selon Santos Solla, 2006). Ce qui est sûr aussi, c’est qu’on observe en Europe un renouveau de la randonnée et que la Fédération française de randonnée pédestre a tracé de nouveaux chemins de Saint-Jacques à partir du début des années 1970 (le premier exemplaire ronéoté du topo-guide du GR 65 pour le tronçon Le Puy - Aubrac date de 1972, ce chemin de Saint-Jacques étant devenu le GR 65). En 1984, l’UNESCO reconnut comme premier itinéraire culturel européen le chemin français de Saint-Jacques. Et, un peu comme certains « moussems » marocains sont désormais fréquentés par des personnes qui ne se soucient plus d’aller sur le tombeau du saint qui en fut à l’origine, les chemins de Saint-Jacques sont aujourd’hui parcourus par des randonneurs hors de toute pratique de dévotion, ce qui du reste, dans des sociétés où la pratique religieuse décline peut permettre d’expliquer les grands nombres contemporains de visiteurs dont fait état Saint-Jacques de Compostelle (1,3 millions de touristes et 3 millions d’excursionnistes).

Le travail de terrain montre qu’il n’est pas facile de distinguer le touriste du pèlerin, les pratiques mettant facilement en défaut l’observateur épris de catégorisations : omniprésence du voyageur arrivant sac à dos (photo 7), lequel peut être aussi bien touriste que pèlerin dans une société où le sac à dos n’est plus un indicateur spécifique ; de plus, des pèlerins peuvent aussi arriver en train et se précipiter à la cathédrale avec leurs valises à roulettes (photo 8) ; récemment, les amicales sportives se sont emparées de la destination et les cyclistes et vététistes, en isolés et surtout en groupes (photo 9, cyclistes portugais), sont de plus en plus nombreux, mettant en déroute les classifications rigides.

Photos 7, 8 et 9 - © R. Knafou, juin 2009.

Bragança, ville patrimonialisée en attente de touristes

Bragança (Bragance, en français ; c’est aussi le nom de la famille royale portugaise), dans le Nord-Est du Portugal, est une charmante ville (25 000 habitants) qui doit à son isolement (dans une angle mort, au pied du Parc Naturel de Montesinho, l'un des coins les plus sauvages de l’Europe, entre Galice et Castilla y Léon) la préservation de son château et de ses remparts (photo 10) et à l’Union européenne une remarquable réhabilitation de son petit centre ancien.


Photo 10 - © R. Knafou, juin 2009.

L’ensemble est pimpant, avec un traitement paysager à la Suisse, léché, des rues étroites mais très bien aménagées (y compris des bancs pour de rares promeneurs, tous les réseaux étant enterrés, photo 11), une desserte par un bus électrique spécialement conçu pour le lieu (photo 12), un très beau musée vide, un centre d’interprétation de l’environnement flambant neuf manquant cruellement de candidats à l’interprétation et une forteresse du XIIe siècle dans un état de conservation prouvant – si besoin en était – l’excellence des maçons portugais. Bref, un modèle de petite ville touristifiée à cela près que les touristes n’y sont pas très nombreux, toute la province de Tras-os-Montes étant délaissée par les flux touristiques, entre, d’un côté la vallée du Douro et Porto et, de l’autre côté, Salamanque. Seule une pousada (l’équivalent des paradores en Espagne) attire l’attention des touristes amateurs de villes à remparts et de routes vides.


Photo 11 - © R. Knafou, juin 2009.


Photo 12 - © R. Knafou, juin 2009.

Pourtant, dans la foulée de la réhabilitation de la vieille ville (Luso, Lourenço, Almeida, 2004), un équipement touristique non négligeable a rapidement été mis en place (418 lits touristiques en 2000 et 1 541 en 2007).
Bragança constitue donc un exemple rare, quasi exceptionnel, de ville patrimoniale présentant tous les caractères de la touristification hormis la présence véritable des touristes…


Publications citées

- Luso E., Lourenço P.B., Almeida M., 2004, « Centro histórico de Bragança: Caracterização do edificado, aspectos arquitectónicos e anomalias », Construção Magazine, 9, pp. 4-12.
- Santos Solla X.M., 2006, « El camino de Santiago : turistas y peregrinos hacia Compostela », Cuadernos de Turismo, n°18, Universidad de Murcia, pp. 135-150.
- Stock M., coord., 2003 (2ème éd. 2007), Le tourisme. Acteurs, lieux et enjeux, Paris, Belin, .
- Talaya A. E. et al., 2005, Turismo y consumo : El caso de Toledo, Estudio elaborado para el Centro de Estudios de Consumo de la Universidad de Castilla-La Mancha y de la Junta de Comunidades de Castilla-La Mancha, oct. 2005, 35 p.

Notes

1J.-M. Bros, Paris ne doit pas devenir une ville-musée, revue Espaces, n°187, novembre 2001.
2 A vrai dire, il n’y a que dans le cas de La Mecque, lieu saint interdit aux infidèles et aux touristes, où le pèlerinage se situe complètement hors de la sphère du tourisme.
3 Pour obtenir la « Compostela », il faut recueillir à chaque étape un tampon et l'indication de la date de passage permettant à son porteur de justifier l'itinéraire parcouru. La condition est d'avoir parcouru au moins les 100 derniers kilomètres à pied (ou 200 km à bicyclette) et de les avoir fait valider sur le carnet du pèlerin. La possession de ce dernier permet de justifier de sa qualité de pèlerin donc de bénéficier des avantages accordés à ceux-ci, en particulier l'accès à certains gîtes.

 

Rémy Knafou
Professeur émérite
Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne

 


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