La
plage de la pointe de Chaucre, appartenant à la commune de
Saint-Georges d’Oléron (3 415 habitants en 2006), est
située au nord de l’île, à équidistance
de deux points touristiques locaux importants : le phare de Chassiron
à 10km au nord et le port de la Cotinière à
10 km au sud. Entre ces deux lieux, aucun village n’est implanté
sur le littoral ; on rencontre seulement quelques lieux-dits (Les
Huttes, Les Trois Pierres), ainsi qu’un chapelet de résidences
secondaires, qui se développent à la périphérie
des petits villages à proximité de la côte :
Chaucre, Domino, les Sables Vignier, La Menounière. En effet,
traditionnellement, les villages oléronais ne sont pas situés
sur ce littoral, dénommé Côte Sauvage parce
que très exposé à la violence des vents de
l’Atlantique, mais à l'abri, à l'intérieur
des terres. |
La proximité avec l’océan a néanmoins
été perçue différemment par les vacanciers,
qui ont commencé à apprécier les lieux dans les années
1950 (les premiers touristes sont venus sur Oléron à partir
de la fin du XIXe s, mais ils préféraient le sud et l’est
de l’île, au nord-ouest plus exposé et plus sauvage1).
Aussi, à l’aube du XXIe siècle, les quelques habitations
situées sur le littoral Nord-Ouest de l’île sont très
majoritairement des résidences secondaires. La plage de Chaucre
n’est aussi que peu densément bâtie et a pour particularité
d’être située au contact d’un cordon sableux
(la Plage des Seulières, qui s’étire sur 3 km, au
nord de la Pointe de Chaucre) ; et d’un estran rocheux qui se poursuit
sur plus d’une dizaine de kilomètres au Sud. La configuration
particulière de ce site, associant plage de sable et banches de
rochers, favorise une dense activité estivale sur les lieux, en
raison des différents acteurs qu’elle attire.
Le site et ses acteurs
La particularité du site de la Pointe de Chaucre provient de la
configuration de son estran rocheux. A défaut de se dessiner comme
une vaste surface homogène, il se découpe comme un ensemble
de banches de calcaires bioclastiques, qui s’étirent depuis
la plage, perpendiculairement à la côte, sur plusieurs kilomètres
en mer. Or, ces rochers, entièrement recouverts par les flots à
marée haute (photo 1), se découvrent de façon plus
ou moins importante en fonction des marées, avec le reflux (photo
2).
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Photo
1 - Plage de Chaucre à marée haute - © S.
Pickel, juillet 2007. |
Photo 2 - Plage
de Chaucre à marée basse- © S.
Pickel, avril 2009. |
Cette configuration particulière associant plage
de sables et rochers, fait du site un lieu convoité par différentes
populations autochtones et touristiques, qui en l’occurrence, se
distinguent moins par leur situation de vacanciers ou non, que par leurs
pratiques. En effet, en dehors des beaux jours (de mai à septembre),
la Pointe de Chaucre est essentiellement utilisée par les pêcheurs
à pied, en quête de coquillages et crustacés sur les
rochers. Par contre, la saison estivale est marquée par la cohabitation,
sur les lieux, de différents types d’acteurs qui sont : des
pêcheurs à pied, des plaisanciers, des baigneurs, mais aussi
des plongeurs et des planchistes. Une cohabitation qui se fait non sans
heurt…
Les premiers acteurs du site sont les pêcheurs à pied, autochtones
l’hiver et autochtones et touristes l’été. En
effet, les banches de la Pointe de Chaucre, au nombre de quatre (Le Petit
Rocher, La Bardelle, La Banche de Chaucre et la Banche de la Tiarlière)
abritent une faune assez importante de crustacés (crabes, araignées),
d’oursins, de crevettes et de coquillages (palourdes, huîtres,
bigorneaux…) qui attirent spécialistes et amateurs de fruits
de mer. Pendant l’été, les rochers accueillent à
chaque marée basse, des dizaines de pêcheurs de tout âge,
sillonnant les banches sur toute leur longueur, à la recherche
du meilleur « trou » dissimulé dans les roches.
La seconde catégorie d’acteurs la plus représentée
sur les lieux est celle des plaisanciers. En effet, en raison de leur
configuration, les banches de Chaucre constituent un abri naturel que
se sont appropriés depuis des décennies les amateurs de
petites embarcations. Il faut savoir que les courants et fortes déferlantes
de l’Atlantique ne permettent pas aux bateaux de rester amarrés
sans protection à marée haute, sur la Côte Sauvage.
La présence des rochers qui brisent la violence des flots, leur
est indispensable. De plus, en dehors de la Cotinière, la côte
ouest de l’Ile n’accueille aucun port : tous les sites portuaires
ont été installés à l’abri, sur la côte
Est (St Denis, Le Douhet, Boyardville, Le Château, St Trojan-les-Bains).
Aussi, pour les pêcheurs amateurs, la présence des «
mouillages », soit des ports en partie naturels aménagés
dans les rochers, est nécessaire. Cette occupation des lieux est
devenue officielle depuis 1992, avec la création d’une association
louant le rivage d’avril à octobre (la force des éléments
l’hiver ne permet de toute façon pas une occupation du lieu
plus longue). Ainsi a vu le jour l’AUMC (Association des Usagers
du Mouillage de Chaucre). Forts de cette réglementation, les plaisanciers
se considèrent donc volontiers comme les premiers usagers légitimes
des lieux. Au nombre de 34 adhérents (2009)2
qui se succèdent pendant six mois sur 32 corps-morts, ces derniers
doivent néanmoins cohabiter avec d’autres catégories,
et ce, parfois, en dépit de la réglementation du mouillage…
Et parmi eux, bien entendu, les baigneurs. En effet, en raison de la proximité
de locations et de campings dans les villages voisins, la petite plage
de Chaucre est très convoitée par les familles. Et ce, d’autant
que ses rochers constituent aussi un abri naturel pour la baignade des
plus jeunes. Le Petit Rocher, notamment, qui se profile comme une anse
presque fermée, protégeant jusqu’à mi-marée
le site de la houle, est particulièrement prisé par les
nageurs, qui l’ont rebaptisé « La Piscine ».
En raison de sa forte fréquentation, cette dernière est
d’ailleurs devenue une zone de baignade surveillée.
La Pointe de Chaucre est aussi convoitée par les plongeurs, attirés
par la faune et flore importantes qui se développent sur les rochers,
et enfin aussi par les windsurfeurs qui apprécient l’effet
« modérateur » des banches. En effet, la côte
sauvage est en proie à des vents violents et de fortes vagues,
qui ne sont pas accessibles à tous les pratiquants de planches
à voile. Aussi, les moins assurés préfèrent
s’entraîner entre les banches, bien que cette pratique soit
interdite par la réglementation du mouillage…
L’activité de la Pointe de Chaucre ne manque donc pas d’animation,
en raison du nombre et de la diversité de ses acteurs…
L’animation
journalière de la Pointe de Chaucre
En raison du changement important de sa configuration à marée
haute et basse, la vie de la plage de Chaucre est profondément
liée au rythme des marées et à leur intensité.
En effet, les plaisanciers n’ont que quelques heures pour pouvoir
quitter leur corp-mort ou y revenir. Si la marée est trop basse,
ils ne peuvent plus partir ou rentrer, faute de profondeur d’eau
suffisante (photo 3)

Photo 3 - Plage de Chaucre à marée
basse : impossibilité de mouvement des bateaux du mouillage,
échoués sur le sable ou l’estran rocheux- © . S.
Pickel, juillet 2008.
De même, à marée trop haute, il devient très difficile de refranchir les passes malmenées par les déferlantes, et plus encore de revenir de son mouillage à la plage en annexe3. L’arrivée sur la côte des fragiles embarcations, au milieu des vagues, devient « périlleuse »… pour la grande joie des baigneurs, dont l’attention est volontiers captivée par l’aventure du débarquement mouvementé…
De ces contraintes occasionnées par le flux et le
reflux, résultent donc une activité maritime locale très
liée aux horaires de marées. C’est pourquoi, la plage
de Chaucre s’anime parfois assez tôt, dès 7h, pour permettre
aux adeptes de la pêche de loisir de sortir leur bateau.

Photo 4 - Plage de Chaucre à
marée haute, par grande marée : des bateaux fortement chahutés
à leurs amarres… -
© S. Pickel, août 2008.
A cette première population ne s’ajoutent
que de rares baigneurs, aimant les eaux froides et le calme du matin ; ainsi
que quelques sportifs, profitant de la fraîcheur pour faire leur footing
le long d’un rivage encore relativement désert. Ce n’est
pas avant 10h voire 11h, que le tourisme familial ne vient conquérir
joyeusement les lieux : pelles, seaux, râteaux, parasols, font alors
leur première apparition de la journée. Néanmoins,
la venue de ces familles est aussi influencée par la marée.
La pêche à pied étant très convoitée par
le jeune public et les adeptes des crustacés, ces derniers peuvent
venir plus tôt sur les lieux, pour prendre possession du meilleur
rocher. Petits et grands se retrouvent sur les banches, pour débusquer
crabes en tout genre, réfugiés au plus profond des failles
des rochers (photo 5).
Mais là encore, la cohabitation entre famille et « amateurs
spécialisés » ne se fait pas sans mal… Cette dernière
catégorie apprécie, en effet, assez peu de devoir partager
son fief avec de nombreux enfants, pour lesquels l’attrait de la pêche
n’est certainement pas le silence et la patience, mais bien au contraire,
les courses sur les banches, le lancé bruyant des balances, le relevage
avec émotions et exclamations des épuisettes, lorsque la moindre
antenne de crevette s’y présente. Cette pratique, auprès
des amateurs pour qui le secret d’un bon « trou » doit
être préservé religieusement, est un véritable
outrage…

Photo 5 - Pêcheurs à pied dans
la Piscine, à marée basse - © S. Pickel, août 2008.
Le flux, dont la rapidité
dépend de son ampleur, sonne progressivement le glas de cette dense
animation. L’heure du déjeuner constitue, elle aussi, un signal
très performant du retrait des pêcheurs amateurs vers leurs
lieux de résidence. Ainsi, entre 13h et 14h, la plage est très
peu occupée. Le retour des vacanciers ne s’effectuera réellement
de façon importante pas avant 15h, en fonction de l’intensité
de la chaleur et de l’ensoleillement. C’est assurément
l’après-midi que la vie de la plage de Chaucre est la plus
intense. Les plaisanciers rentrent si la marée monte ; ou partent,
si elle descend. Mais à l’allée comme au retour, ils
retrouvent inéluctablement sur les lieux, les baigneurs, qui apprécient
aussi, le calme des eaux locales. Certes, un arrêté municipal
leur interdit l’accès du mouillage et les incite à rester
dans les eaux surveillées de la baignade. Toutefois, les baigneurs
restent globalement peu enclins à se soumettre à des contraintes
pendant leurs congés estivaux, et préfèrent profiter
librement des lieux. Ce à quoi les plaisanciers ont dû se résoudre,
en intégrant dans leur règlement intérieur la nécessité
d’une forte vigilance à l’égard des baigneurs
impénitents4.
Si la marée haute et le « gros temps » effraient les
plaisanciers qui redoutent à juste titre de voir leur bateau rentrer
seul à la côte, après que leurs amarres n’aient
été violemment arrachées, ils sont par contre très
appréciés par les baigneurs. Et ce, en raison du spectacle
des fortes vagues qui se fracassent sur la grève, mais aussi des
jeux qu’elles permettent. Sous l’œil vigilant des sauveteurs
(maillot rouge), petits et grands se lancent, volontiers, avec éventuellement
bouée ou bodyboard, à l’assaut des déferlantes
et de leur jardin d’écume (photo 6).

Photo 6 - Baigneurs très friands des
fortes marées estivales : l’émotion des bains à
la lame - © S. Pickel, août 2008.
Et lorsque la force du vent surpasse celle des vagues, c’est alors aux windsurfeurs de s’approprier les lieux, au grand dam des plaisanciers, craignant de voir leur navigation à l’attache percutée de plein fouet par les flotteurs au planning5. Un risque dont les quelques planchistes bravant les interdits ont bien conscience… (photo 7) Gare à celui qui touche un bateau à l’amarre : il est généralement étroitement surveillé de la plage par les propriétaires, qui l’attendent de pied ferme…

Photo 7 - Planchiste au milieu du
mouillage ; un sport à haut risque… (gare aux plaisanciers
sur la plage) -
©
S. Pickel, août 2008.
Si les plaisanciers sont ainsi « victimes » des baigneurs et planchistes, ils sont aussi parfois source de grief. Ainsi, sur petite plage de Chaucre, les polémiques ont fait rage pour interdire la bruyante circulation sur la grève des tracteurs des pêcheurs amateurs, qui avaient pris l’habitude de garer leur véhicule en haut de la plage, afin de sortir plus facilement filets et annexe. Accoutumés à cet usage depuis fort longtemps, l’application de la réglementation le leur interdisant, au nom du bien être des plagistes, ne fut pas aisée…
Si des tensions perturbent parfois la petite plage familiale de Chaucre, une réelle convivialité y existe aussi, ainsi qu’une importante solidarité entre baigneurs, plaisanciers et autres pratiquants des lieux. Ainsi, lorsqu’une tempête estivale malmène les bateaux aux corps-morts, une forte animation règne sur la plage : on se presse sur la dune pour guetter, avec anxiété, le retour chaotique des navires, arrachés à leurs amarres par les déferlantes et les imposants creux de la houle. Leur chaotique arrivée sur la plage est toujours accueillie par nombre de bras, qui les tirent au sommet de la côte, à l’abri de la fureur de l’océan.
De même, le retournement -non exceptionnel- d’une
embarcation, entraîne une forte mobilisation des adhérents
de l’association du mouillage et des habitués de la plage,
qui s’efforcent joyeusement de la remettre à flot, lors du
reflux… (photo 8).

Photo 8 - Solidarité à la plage
de Chaucre : beaucoup de bras pour remettre à flot le semi-rigide
retourné -
©
S. Pickel, août 2008.
Ainsi, en raison de sa configuration particulière associant banches de rochers et plage sableuse, la Pointe de Chaucre bénéficie d’une importante animation estivale, fruit du mélange des pratiques des différents acteurs qui cohabitent sur les lieux, depuis plus de cinquante ans. En effet, la double caractéristique de la Pointe de Chaucre est assurément la diversité de ses usagers, mais aussi leur forte fidélisation, puisque les mêmes familles y reviennent tous les étés depuis quatre générations.

Photo 9 - Coucher de Soleil estival à
la plage de Chaucre - ©
S. Pickel, août 2008.
1
Pickel S. (1999), Un tourisme "durable" à Saint-Trojan-les-Bains,
de 1860 à 1999 ? Pour une approche géographique du tourisme,
DEA Environnement, Temps, Espaces, Sociétés, sous la dir.
Deleage JP, Knafou R, Université d'Orléans.
2
Règlement intérieur AUMC janvier 2009
3
Petite embarcation rigide ou gonflable permettant de rejoindre les bateaux
depuis la plage et vice versa
4
Règlement intérieur AUMC 2009
5
Par grand vent, lorsque le flotteur « déjauge » : il
ne touche plus l’eau que par l’arrière de la planche
: la vitesse est alors accrue mais la direction est moins assurée.
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Sylvine Pickel
Chevalier |