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La plage de la Cuvette à Grand Baie (île Maurice)
Frank Paris

 

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Traiter de la plage de la Cuvette à Grand Baie, de son organisation spatiale, des rapports que ses usagers développent, permet de valider voire d’affiner des conclusions d’ordre général pensées pour l’ensemble de l’île Maurice (Magnan, 2007). Au nord de l’île, la plage de la Cuvette s’inscrit au cœur de la « riviera mauricienne » (Singaravelou, 1997), expression excessive pour désigner la région de Grand-Baie aux infrastructures d’hébergement massives et diverses (des hôtels internationaux aux chambres « chez l’habitant ») mais sans le caractère bourgeois ni la profondeur historique qui caractérisent habituellement ces espaces.


En l’absence d’étude détaillée de Grand-Baie, cette expression reste toutefois la seule comparaison possible. La plage retenue met en présence à la fois des touristes hébergés dans des locations modestes, quelques touristes des grands hôtels voisins mais surtout des Mauriciens, habitants de Grand-Baie ou d’autres entités administratives proches.
Les paysages de l’ensemble spatial étudié ne se limitent ni ne se résument aux seules parties sableuses et à l’étendue de mer immédiatement adjacente. La prise en compte de l’arrière-plan (une partie ombrée par la présence d’arbres, filaos ou non) est rendue obligatoire pour saisir les logiques d’implantation des usagers. La plage est, à cette échelle fine, envisagée comme le siège de pratiques effectives, alors qu’un niveau plus vaste la considèrerait comme le siège d’attentes, d’espérances et de représentations. Un double registre de significations est alors attendu : dans ses aspects fonctionnels, la plage est à entendre comme un espace fréquenté par des populations qui, au sein d’un même lieu, se localisent différemment et concourent ainsi à la mise en évidence d’une organisation spatiale commune à chaque plage. Une dimension davantage idéelle montre la plage comme un objet pétri de significations, qui motivent en partie sa fréquentation ponctuelle et expliquent aussi la réactivité des Mauriciens à l’égard des dynamiques d’aménagement et de modifications dont leurs plages peuvent être le centre.
La focalisation sur un cas particulier, un projet de réaménagement d’une plage publique mettant en présence usagers et instances décisionnelles, cherche à tirer d’une étude de cas quelques conclusions à valeur générale. L’espace considéré l’est ici comme enjeu au cœur de rapports sociaux que motivent des valeurs de populations se rencontrant voire se confrontant.

La Cuvette, un petit morceau d’espace littoral pour des enjeux multiples

La Cuvette a la forme d’une petite crique, à travers des avancées de rochers de chaque côté, blocs de basalte largement franchissables et praticables au demeurant. Une autre limite naît du mur d’enceinte du palace Royal Palm. Cet espace réduit (60 m sur 120 m) présente de larges intérêts que rendent aisément envisageables ses limites faciles à établir. Cette plage ne se trouve pas en bordure de l’artère routière principale qu’est la Royal Road, mais à l’issue d’une rue d’accès de quelque 200 mètres. La puissance de polarisation de cette plage est certaine, polarisation due à la fois à celle de Grand-Baie (pour sa renommée ou ses magasins) et à sa renommée propre. Nombre d’usagers mauriciens soulignent le caractère des plus accueillants du lieu, et idéal pour un dimanche en famille. Les touristes y trouvent un calme que n’offre pas la grande plage publique de Grand-Baie, située en plein centre de l’entité administrative et jouxtant la Royal Road.


Photo 1 - Vue générale de la Cuvette depuis l’avancée de blocs basaltiques située au nord de la plage.
Cette vue, prise en 2005, montre la présence des parasols ayant disparu depuis. - © F. Paris, 2005 .

L’organisation spatiale et paysagère de la Cuvette est en conformité avec celles des plages mauriciennes. Une délimitation de deux ensembles internes se retrouve, favorisée par une déclivité douce du terrain de quelques mètres de haut mais dont la pratique est facilitée par un chemin bétonné. La partie sableuse est le siège des implantations de touristes ; deux grands parasols en bois y ont été implantés dans une fondation en ciment mais les grands mouvements de mer provoqués par le passage des cyclones ou des dépressions tropicales de plus faible ampleur les font tomber épisodiquement sans que les autorités responsables ne les remplacent systématiquement. Cette intermittence se relève depuis 2005 ; il semble qu’un certain renoncement soit décelable depuis l’année 2010, avec leur fin. Un loueur de matelas et de transats avec parasols a fait son apparition depuis 2 ans ; totalement informel, en dehors des infrastructures de boutiques, ce commerce s’adresse aux étrangers. La partie abritée dispose, outre les aménagements évoqués plus loin, de l’extrémité des rochers dont certains présentent des formes de platitude propices pour s’asseoir ou se reposer. Ils sont privilégiés par les Mauriciens, fréquentant massivement la plage le dimanche en famille élargie.
La petite plage publique de la Cuvette a été le siège d’une restructuration de son organisation et de ses équipements largement « médiatisée ». La presse s’en est largement fait l’écho, à travers de nombreux articles dans les grands quotidiens mauriciens avec cartes et illustrations à l’appui. La réalisation engendrée est inaugurée en grande pompe, en présence notamment du président de la République de Maurice et du Premier Ministre en mars 2002, comme en témoigne une plaque commémorative.


Photo 2 - L’organisation des implantations des usagers : les touristes, sur le sable,
côtoient les jeux des jeunes Mauriciens venus en familles installées
sur la partie ombragée et herbue de l’ensemble spatial - © F. Paris, 2010.

La conduite d’un projet par un partenariat public/privé

Un flou entoure les racines de la décision du projet. Il semble que le gouvernement en soit à l’origine, au moins en reprenant des craintes anciennes formulées par le Village Council de Grand-Baie à la suite de rumeurs quant à une possible privatisation de la plage de la Cuvette par le Royal Palm ; la stratégie de dénonciation avait alors été, pour cet échelon décisionnel local, de proposer, en décembre 1998, la mise en place de quelques équipements (bancs, lampadaires…) sans une profonde modification de l’ensemble mais en quantité suffisante pour empêcher toute privatisation ou toute prise de possession de fait. Le projet mené à terme a quant à lui laissé place à une complémentarité entre aménageurs dans le cadre d’un partenariat : au secteur privé la fourniture des fonds (cédés par le groupe Beachcomber, à la tête de nombreuses infrastructures touristiques, et pour un coût évalué à 15 millions de roupies, 450 000 €), et au secteur public l’élaboration et la supervision du déroulement du projet dans le cadre d’un comité technique interministériel (Ministères des Administrations régionales, du Tourisme et des Loisirs, du Logement et des Terres). La participation de chacun des deux aménageurs répond à deux objectifs bien distincts : pour les uns, offrir une plage mieux équipée, mieux aménagée, possible référence pour d’autres projets à venir ; pour les autres, décongestionner la plage voisine du Royal Palm (propriété du groupe Beachcomber), en favorisant la constitution d’une plage « cinq étoiles » à destination du public mauricien. Ce dernier argument a été largement exposé dans la presse, sans que cela ne suscite indignation ou colère de la part des usagers réels ou potentiels. Ces derniers apparaissent pourtant comme de grands absents ; il ne s’agit pas ici de regretter ou déplorer cette absence de participation « à la base », mais plutôt de le souligner sans aucune équivoque.
La réalisation et le réaménagement de la Cuvette commencent le 20 août 2001, alors que sa réouverture est annoncée pour le 20 décembre de la même année (soit peu avant le plein été mauricien) ; son inauguration et sa réouverture ont pourtant lieu avec trois mois de retard sur les délais annoncés. L’accès est interdit à tous durant les travaux, ce que confirment la présence d’une grille cadenassée et l’appel à une compagnie privée de gardiennage. Les réalisations permettent ainsi le doublement de la superficie de la « plage » (associant, selon les documents officiels, partie sableuse et arrière-plage dont le parking). Des équipements « lourds » (à cette échelle) ont ainsi été mis en place : poste de la National Coast Guards, échoppes de nourriture et d’articles de plage, sanitaires et un kiosque ; d’autres, plus ponctuels, confèrent néanmoins à la Cuvette une aura importante sur toute l’île : cabines téléphoniques, décorations (parterres de plantes et de rochers), éclairage la nuit.


Photo 3 -L’arrière-plan de la partie sableuse, siège d’aménagements fonctionnels
prisés par les familles mauriciennes le dimanche - © F. Paris, 2010.

Le devenir actuel de la Cuvette : bilan d’un réaménagement et conclusions nomothétiques

Plusieurs éléments tendent aujourd’hui à envisager cette réalisation sous l’angle du demi succès. Des dégradations sont constatées dès septembre 2003 (moisissures dans les vestiaires, herbes folles…) sans être réparées et alors que des échoppes étaient encore inoccupées (en raison d’un tarif de location trop élevé). Les usagers trouvent à se plaindre de certains aspects : absence de barbecues, kiosque peu fonctionnel (trop grand, pas de tables…). Un sujet récurrent de doléances concerne un détail qui pourrait sembler anodin mais relève d’enjeux symboliques forts : des cactus, plantés entre le poste de la National Coast Guards et le mur latéral du Royal Palm, sont dénoncés par certains qui y voient une mesure coercitive et implicite pour empêcher les Mauriciens d’approcher le mur de l’hôtel et se trouver ainsi à proximité des restaurants en balcon. Une frustration de la part des Mauriciens se trouve ici exprimée, non comme un rejet des touristes mais davantage comme une exaspération vis-à-vis du tourisme (pris alors dans sa globalité d’activité économique).
Une lecture ne peut que constater, à travers la plage de la Cuvette, la reconstitution des territorialités héritées chez les usagers, en dépit de l’intermède des travaux et des mutations spatiales qui en ont découlé. Cette réappropriation est de nature « territoriale » (au sens fort du mot, en tant qu’appropriation consciente à travers des limites claires et un agencement interne reconnu et assumé par les usagers eux-mêmes). Le kiosque, les rochers à l’ombre sont privilégiés par les Mauriciens, alors que les touristes continuent de préférer le sable.
La plage de la Cuvette présente-t-elle alors des aménagements pour une exemplarité à l’échelle de l’île ? Le deal à l’origine des travaux (du donnant-donnant de la part du groupe Beachcomber) a reçu un accueil flatteur par la presse, présentant le projet sans s’appesantir sur les racines du partenariat et relayant le sentiment des Mauriciens concernés et leurs déceptions actuelles. Elle constitue également un exemple marquant, car repris par les discours des instances politiques et cité en exemple lors de réunions publiques à propos de constructions d’hôtels à venir, réunions attirant des Mauriciens éprouvant pour certains le sentiment d’une confiscation voire d’une spoliation de leurs plages par la construction d’hôtels. En avril 2005, dans le Sud mauricien, P. Béranger, alors Premier Ministre, fait référence à la Cuvette, en dépit des quelque 50 kilomètres séparant les deux lieux, lors d’une réunion publique pour justifier de la construction d’un hôtel et promettre le réaménagement d’une plage publique.

Au final, les aménagements réalisés à la Cuvette se comprennent comme un révélateur du sentiment grandissant de spoliation qui naît chez certains Mauriciens à la vue des plages d’hôtels. Cette spoliation, ce rejet du tourisme, s’exprime à une échelle « générale », celle de l’île Maurice et à l’encontre des aménagements induits par une activité. Seules des dynamiques territoriales, se font, à l’île Maurice, le témoin de ces sentiments. Ce rejet n’existe en revanche pas à l’encontre du touriste, perçu et rencontré notamment sur les plages, et avec lequel des liens durables d’amitié peuvent se développer.


Bibliographie


- MAGNAN A. (2007), « Tourisme et réserves d’espaces pour les pratiques locales sur les littoraux de l’île Maurice », Cahiers d’Outre Mer, Bordeaux, n°240, pp. 341-372
- SINGARAVELOU (dir.) (1997), Atlas de Maurice, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 154 p.


L’auteur tient à remercier Claude Martinaud, agrégée et docteur en Géographie, professeur en classes préparatoires (Marseille), pour sa relecture attentive et ses suggestions.

 

Frank Paris
Agrégé de Géographie
Doctorant en géographie à l’Université Lumière-Lyon II


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