Porto-Pollo en un demi-siècle
a changé. Quelques petits immeubles, des villas, des campings forment
aujourd’hui son front de mer et colonisent le versant qui le surplombe.
A l’évidence, le lieu aujourd’hui vit essentiellement du
tourisme et la plage est au cœur de la station. J’ai observé
celle-là de 8 heures à 20 heures. A chaque heure pile, j’ai
pris une photo strictement de la même place, avec le même appareil
et le même cadrage. C’est par ces treize clichés que nous
découvrirons douze heures de la vie de la plage de Porto-Pollo.
De l’aube à midi
Une station touristique, fût-ce familiale, ça se lève
tard. Il fait jour depuis plus de deux heures et on ne voit encore personne
sur la plage à 8 heures du matin. Les rares qui l’ont utilisée
ne s’y sont pas arrêtés : joggers, nageurs, promeneurs
retraités insomniaques, propriétaires de chiens… La plage
n’est qu’un lieu de passage à cette heure-là, mais
déjà les premiers signes de sédentarisation apparaissent.
Un vacancier est venu occuper une place dont lui et ses proches vont jouir
jusqu’au-delà de 19 heures. Car une plage ça fonctionne
sur le principe du premier arrivé. Il n’y a que sur les plages
privées qu’on peut réserver sa place. Mais il n’est
pas nécessaire d’être là pour marquer sa présence
et montrer de la sorte son droit temporaire sur une portion sableuse. En effet,
à 9 heures du matin se rajoute un élément nouveau au
décor : trois parasols qui seront scrupuleusement alignés pendant
près de 10 heures. Avec la minutie du géomètre, un individu
les a plantés selon des considérations qui ne doivent rien au
hasard. Parmi les paramètres qui sont entrés en jeu, il y a
la distance à l’eau : pas trop près par crainte de vagues
scélérates ; pas trop loin afin de ne pas avoir des intrus entre
vous et la mer. Mais les coups d’œil donnés par notre géomètre-éclaireur
lors du positionnement me conduisent à penser qu’il y a aussi
une évidente composante latérale, fonction de la position de
la résidence ou en rapport avec une des voies d’accès
à la plage. Je ne le saurai jamais ! Ce dispositif va jouer tout au
long de la journée comme une sorte de noyau de condensation pour une
tribu familiale ou au moins trois générations vont se succéder
ou se rencontrer et dont le territoire va varier en fonction des objets périphériques
qui vont y être disséminés (parasols, serviettes, matelas
pneumatiques, paniers, sièges, poussettes, sceau…). A n’en
pas douter, j’ai pu, sous mes yeux, apprécier comment les puissants
s’approprient et défendent leur territoire.

11 heures entérinent la métamorphose de la plage. Désormais, les couples avec enfants l’emportent sur les quinquagénaires et au-delà, mais l’on remarque que les adolescents et les jeunes gens ne sont toujours pas là, alors que bateaux et matelas pneumatiques se préparent à une rude journée de torsion ou de surcharge sans que cela n’émeuve personne. Certains sont déjà martyrisés par leur jeune maître sous le regard attentif des parents qui connaissent les dangers de la mer. A cette heure encore précoce pour une station touristique et sa plage, le parasol est autant un signe d’appropriation et de ralliement qu’un instrument de protection, comme le prouve notre communauté vacancière dominante, qui n’utilise que deux de ses quatre parasols, pour un total de douze individus.
A midi, la plage apparaît
de loin comme un ruban de parasols. Sa structure par âge a encore évolué
: les plus âgés semblent l’avoir désertée
au profit des jeunes qui viennent y faire une première incursion. Contrairement
aux autres groupes, ils ne s’encombrent ni de parasols, ni de matelas,
ni de fauteuils pliants, se contentant d’une serviette et, subsidiairement,
d’un sac. La plage atteint son premier pic de fréquentation (voir
courbe) avant que l’on ne la quitte pour le déjeuner, révélant
qu’une bonne partie de ses usagers loge à Porto-Pollo même,
c’est-à-dire à deux pas du sable.

Jeux de nuages
Autour du midi solaire, c’est l’étiage. La plage se vide,
mais ses usagers y ont laissé leurs effets personnels. Les parasols
ne protègent alors plus que quelques sacs ou serviettes. Ce mobilier
de plage n’est plus l’allié des dermatologues ; il défend
les places que l’on s’est appropriées le matin. Notre puissante
tribu nous le prouve : au centre de son territoire les parasols ; sur ces
bordures et garantissant l’espace vital, ce que Erving Goffman appellerait
des marqueurs frontières (Goffman, p. 55), matelas pneumatiques, serviettes
ou sceaux savamment étalés. Les plus âgés ont complètement
déserté la plage, apparaissant comme les plus soumis à
la dictature de l’heure, alors que les familles avec de jeunes enfants
font de la résistance, eu égard à leur réveil
et à leur arrivée tardifs. Des nuages élevés se
signalent à l’ouest et voilent légèrement le soleil
à 14 heures. C’est le moment où l’on compte le moins
de monde sur la plage. La sieste et les messages sur les dangers des bains
de soleil entre midi et 16 heures paraissent faire leur effet. La disparition
progressive des cirrostratus semble encourager les estivants à revenir
sur la plage.
Dialogue du soleil et de l’ombre
Ainsi débute la seconde pointe, chronologiquement, de fréquentation,
et la première en terme quantitatif. C’est en effet entre 16
et 17 heures que l’on compte le plus de personnes sur la plage, mais
toujours aussi peu dans l’eau. On lit des livres, des journaux ou des
magazines. On fait des mots fléchés. On joue au sudoku. On discute
avec ses voisins, ses amis, sa famille. On téléphone. On envoie
ou on lit des SMS. On écoute son baladeur numérique. On prend
des photos. On filme ou on surveille ses enfants. On joue aux raquettes de
plage. On construit des châteaux de sable. On somnole…
A 17 heures, au zénith de son usage, la plage est occupée d’une manière très organisée. La zone de plus forte densité est à cinq ou six mètres de l’eau. Au-delà, on n’est pas en première ligne ; en deçà on court le risque de la submersion, ce qu’avait bien compris notre éclaireur-géomètre (cf. supra). La distribution des vacanciers est réglée également par le principe d’équidistance entre les différentes entités usufruitières. Enfin, on peut remarquer une discrète sur-utilisation des zones au droit des accès à la plage et, inversement, une sous-utilisation des secteurs interstitiels.
Cependant un destin inéluctable guette ce microcosme insouciant, car
l’ombre va se faire de plus en plus pressante. Tout d’abord, c’est
celle du parasol qui provoque une redistribution des uns et des autres, facilitée
par le départ de certains. L’espacement augmente. Ensuite, c’est
celle de la petite colline qui gagne du terrain et qui conduit ceux qui veulent
bénéficier des derniers rayons du soleil à se déplacer
et à prendre des risques en s’installant tout près de
l’eau. Mais seule une minorité se résigne à ce
glissement, les autres préfèrent quitter les lieux et la plage
devient le théâtre d’une fuite organisée. La majorité
des individus est debout à 19 heures. On rassemble ses affaires, recherche
et nettoie les jouets des enfants, plie les serviettes et les parasols ou
se vêt. Cette phase pour les parents de jeunes enfants est probablement
la plus délicate de toute la journée, parce qu’il faut
changer ceux-ci tout en respectant leur pudeur, ce qui conduit à les
ceinturer avec une serviette d’une main et à les rhabiller de
l’autre. Passé cet exercice périlleux qui nécessite
calme et doigté, il ne reste plus qu’à prendre le chemin
de son hôtel ou de son camping. L’évacuation du lieu s’est
faite beaucoup plus vite que son remplissage et à 20 heures la plage,
totalement à l’ombre, n’est plus pratiquée que par
une poignée de personnes. L’animation de la station s’est
déplacée vers les restaurants et les lieux d’hébergement.
La circulation routière, qui a connu un creux lors du pic de fréquentation
de la plage de l’après-midi, s’intensifie, avant que la
station ne s’endorme, peu avant minuit.

Conclusion
En observant d’une manière plus oblique ce même lieu les
jours suivants, j’ai pu constater à quel point son usage était
ritualisé et routinier. Lors de leur séjour à Porto-Pollo,
globalement les estivants ont fréquenté la même plage
au même emplacement. Ils y sont arrivés en général
à la même heure et y ont fait les mêmes activités.
Cette répétitivité favorise à l’évidence
les rencontres amicales ou amoureuses. Parents et grands-parents voient avec
satisfaction leurs enfants et petits-enfants jouer, se dépenser et
se faire des copains. Loin d’être insignifiante, la plage est
bien un lieu produisant du lien social qui ne se résume pas au «
bronzer idiot ». Par ailleurs, sa variété est grande.
Gageons que cette description aurait été bien différente
si j’avais passé mes vacances cet été à
Saint-Tropez au Cap-d’Agde ou à Ibiza. Peut-être à
l’an prochain donc.
Conseils de lecture
Equipe MIT, 2002, Tourismes 1. Lieux
communs, Paris, Belin, 320 p.
Goffman E., 1973, La Mise en scène
de la vie quotidienne. Les relations en public, Paris, Minuit, 372
p.
Urbain J.-D., 1994, Sur la Plage.
Mœurs et coutumes balnéaires, Paris, Payot, 375 p.
