
Engagé dans la recherche dans le champ du tourisme depuis près de quatre décennies, je suis sensibilisé depuis longtemps à trois handicaps dont souffrent, spécifiquement en France, la prise en compte de l’importance du tourisme et la prise au sérieux de la recherche dans ce champ interdisciplinaire porteur d’avenir :
1) la dispersion des effectifs, géographique et disciplinaire, qui conduit à l’émiettement des forces, à l’insuffisante visibilité internationale des équipes ou fragments d’équipes qui s’intéressent au tourisme, à un fréquent isolement pour nombre de chercheurs ou de doctorants, parfois encore à un déficit de considération atteignant les chercheurs ayant choisi de s’engager dans cette voie pourtant d’une telle richesse heuristique que l’aveuglement d’une partie de la communauté scientifique devient un bon indicateur de la menace de sclérose qui guette la recherche française en sciences sociales, insuffisamment ouverte aux approches interdisciplinaires et à la « marginalité créative » comme facteur d’innovation, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Mattei Dogan et Robert Pahre (1991).
2) Une insuffisante connexion avec les équipes qui à l’étranger travaillent sérieusement cette question et qui, de plus en plus, atteignent une taille critique à laquelle les équipes françaises ne peuvent actuellement prétendre faute d’un volontarisme des intéressés comme de l’Etat défaillant, le tout tendant à s’organiser en un cercle vicieux renforcé par le caractère insuffisamment professionnel et internationalisé de certaines recherches.
3) La nécessité de penser l’utilité sociale de la recherche en tourisme et de jeter des ponts entre monde de la recherche et monde des professionnels du tourisme ; autrement dit, il me semble qu’il y a beaucoup, voire trop de recherches qui sont engagées sans un souci suffisant de savoir à qui et comment ces recherches seront profitables et quels débouchés elles sont susceptibles d’ouvrir pour les intéressés eux-mêmes. Il ne s’agit pas ici de faire la promotion d’une recherche utilitariste et seulement appliquée, dépendante du bon vouloir des entreprises, mais de poser la question nécessaire car fondamentale de la capacité de la recherche à se donner les moyens de comprendre au mieux le monde dans lequel elle vit.
Ces constats ne sont pas le résultat d’une fatalité et
nous pouvons, ensemble, œuvrer de manière à faire bouger
les choses.
Les doctoriales ont été pensées spécifiquement
pour lutter contre les deux premiers handicaps : en deux jours, une trentaine
de doctorants de cinq ou six disciplines différentes - accéder
à la carte de répartition des participants par université
et discipline - , se sont exprimés, ont fait connaître
aux autres leurs préoccupations quotidiennes, ont échangé,
dépassé les divisions disciplinaires ; ce fut, pour certains
l’occasion de rompre un isolement intellectuel, pour tous d’avoir
le sentiment de co-produire un événement peu banal dans la vie
de la communauté pour l’instant surtout virtuelle des chercheurs
œuvrant dans le champ du tourisme.
La recherche en tourisme souffre aussi d’être adossée
à une administration trop faible, dépourvue à la fois
de moyens spécifiques et de tradition de recherche. Le trimbalement
fréquent d’un ministère à un autre selon les compositions
gouvernementales, encore récemment accru par le changement de ministre
en charge, au bout seulement de dix mois de responsabilités, n’aide
pas à voir les choses d’une manière plus sereine, d’autant
que nous ne savons pas quelle suite sera éventuellement donnée
au rapport Descamps remis au précédent ministre le 28 février
dernier. Il s’agit là d’un point que notre association
entend suivre de près, dans la mesure où nous avons été
associés à la production du rapport Descamps et où nous
sommes évidemment intéressés de savoir si des suites
seront diligentées et, si jamais c’est le cas, quelles pourraient
en être les modalités.
A ce sujet, les actuels projets de restructuration de l’administration
centrale, par ailleurs nécessaires pour adapter un Etat qui n’a
que trop tardé à tenter de se réformer, ne peuvent que
nous inquiéter en faisant disparaître la seule structure identifiable
existante, la Direction du Tourisme devant être fondue au sein d’une
direction générale chargée de l’entreprise et de
l’emploi, regroupant trois directions actuelles (la direction générale
des entreprises, la direction du commerce, de l’artisanat, des services
et des professions libérales, ainsi que la direction du tourisme).
Et l’absence actuelle de mobilisation autour de ce projet qui doit pourtant
être finalisé dans un avenir très proche dit aussi la
fragilité de l’actuelle structuration du champ du tourisme.
L’importante question de l’utilité sociale de la recherche en tourisme et de la manière d’associer à la réflexion le monde des entreprises devait initialement être associée aux doctoriales dans le cadre d’une table-ronde annexée. Cette table-ronde n’a pu être finalement organisée dans les conditions indispensables à sa réussite, mais le principe n’en est pas pour autant abandonné et nous allons très bientôt le reprendre dans une manifestation organisée à Paris avec, nous l’espérons, le niveau requis de responsabilités des représentants du monde de l’entreprise, de l’administration et de la recherche. Cette rencontre sera probablement annexée à la prochaine assemblée générale d’ADRETS.
Ces doctoriales ont été voulues avec l’objectif que chacun puisse se penser à l’intérieur d’un nécessaire cadre collectif de manière à faire en sorte que les handicaps dont souffre la recherche en tourisme soient dépassés par ceux-là mêmes qui portent la recherche de demain.
Rémy Knafou
Président de l’ADRETS
PS Je tiens à remercier tous ceux qui ont concouru à l’organisation
et au succès de ces doctoriales :
- le Directeur du Tourisme, Michel Champon, qui a accordé une subvention
à cette manifestation, complétée par les fonds propres
de l’association ;
- à Nice, Jacques Spindler, vice-président de l’ADRETS
qui nous a reçu dans son Institut, ainsi qu’Elisabeth Passeron
;
- les membres des comités scientifique et d’organisation ;
- Maie Gérardot, secrétaire de l’association et doctorante,
à la fois organisatrice et participante, qui m’a beaucoup aidé
à faire en sorte que tout fonctionne aux mieux, dans une atmosphère
à la fois professionnelle et conviviale.
Enfin, un ultime mot pour rappeler qu’ADRETS est un outil qui ne représente
ni une discipline, ni un réseau régional, ni une seule manière
de comprendre le tourisme : c’est une structure à caractère
fédératif qui est ouverte à tous ceux qui voudront bien
y participer et la faire évoluer au service de l’intérêt
de tous. Bureau et conseil d’administration seront prochainement largement
renouvelés et toutes les bonnes volontés y seront les bienvenues.