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Carte
1 - De Canton à Zhuhai
Cette carte montre le trajet à réaliser
entre Canton (A, Guangzhou) et Zhuhai (B). Depuis la gare routière
du nord-est de la ville jusqu’au sud de Zhuhai, il faut compter environ
deux heures de bus (ligne directe). Le retour à Canton peut être
plus long, en raison des embouteillages à l’entrée de
la ville en fin d’après-midi, en particulier le week-end. Le
long du trajet, l’excursionniste pourra admirer les nombreux bras
du delta de la rivière des Perles. A mi-trajet, on peut aussi découvrir
les Diaolou de Kaiping, des tours fortifiées de plusieurs étages
construites principalement à la fin du 19ème siècle
par des membres de la diaspora chinoise, aujourd’hui classées
au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Pour cette journée, j’ai volontairement limité mon budget,
pour me mettre dans la peau d’un excursionniste chinois modeste qui
souhaiterait passer un dimanche dans cette ville située à
150 km au sud de Canton. J’ai donc consacré 200 yuans1
à cette sortie, soit environ 9 à 10% du salaire moyen en Chine.
Je me rends, la veille du départ, à la gare routière
de Tianhe, au nord-est de la ville, à trois stations de
métro de l’Université où je prends alors des
cours. Le billet aller me coûte 63 yuans, près d’un tiers
de mon budget. En comptant le billet retour, je sais qu’il ne me faut
pas dépenser plus de 74 yuans au cours de cette journée. Sur
place, il me faudra donc éviter les taxis au profit des transports
en commun et privilégier les petites échoppes aux grands restaurants…
Après une courte nuit, ma journée commence à 5h. Comptant économiser, je me rends à la station de métro à la porte ouest de l’Université, mais là, petite erreur, si le métro ouvre bien à 5h30, il me faut attendre la première rame qui, venant du sud de la ville, ne passera pas avant une heure. Mon bus est à 6h40, je n’ai donc pas le choix, je prends un taxi. Premier bilan, au lieu de payer deux yuans pour le métro, je débourse 16 yuans : mon budget commence à fondre. Mieux vaut prévoir large lorsqu’on souhaite prendre quelques loisirs, même le temps d’une journée. Autant dire que celui qui part pour un séjour touristique de plusieurs jours doit constituer un budget important. On s'évade souvent en famille (parents et enfant unique) et il faut alors compter pour trois, ce qui explique que beaucoup de touristes s’en remettent encore aujourd’hui aux prestations des voyagistes, qui eux proposent des prix négociés. Seul 15% de la population a accès au tourisme en Chine.

Photo 1 - Arrivée
à Gongbei, le quartier le plus au sud de Zhuhai
Gongbei est le quartier le plus touristique de la ville de Zhuhai, avec
de nombreux aménagements destinés aux touristes. On remarquera
tout d’abord les palmiers plantés le long de la 2*2 voies,
reconstruite très récemment.
Egalement les hauts immeubles qui sont des appartements pour les habitants
les plus fortunés de la ville mais aussi dans certains cas des «
appartements secondaires » pour les riches Cantonnais qui y viennent
de temps en temps ou bien y installent leurs parents pendant l’hiver.
A l’image de l’immeuble blanc, de nombreux hôtels constituent
également le front de mer. Une promenade au bord de la mer de Chine
du sud complète cet espace en mutation rapide, et précède
une plage urbaine. © B. Taunay, 2010.
Pendant que mes voisins dorment dans le bus, je profite des deux heures
de trajet pour étudier les descriptions et les conseils de visites
donnés dans un guide touristique imprimé (en chinois). Celui
que j’ai acheté la semaine précédente insiste
en début d’introduction sur la ville en tant que région
spéciale pour accueillir les investissements étrangers depuis
les années 1990, mais précise que la ville est « tranquille
», voire « romantique », en comparaison de Shenzhen, l’autre
ville ouverte à quelques encablures de là, en face de Hong
Kong (reconnaissable sur la carte 1, à la densité d'infrastructures
routières et ferroviaires). Le guide décrit ensuite longuement
l’air de la mer et les plaisirs associés au littoral, espace
encore peu fréquenté par les touristes chinois2.
On comprend alors que les quelques lignes de ce guide sur « l’atmosphère
» du lieu agissent comme une sorte de « passeur d’altérité
» pour les Chinois qui découvrent pour la première fois
ce type de lieu. Enfin, après quelques pages pratiques sur les transports,
l’hébergement, mais aussi la gastronomie locale, on apprend
que la plus belle partie de la ville se situe dans l’arrondissement
situé au sud (Gongbei - photo 1), partie bordée par une route
côtière qu’il faut impérativement prendre pour
observer et sentir l’air de la mer. J'irai donc dans cette direction.
Photo 2 - Le port
de Gongbei, le passage piéton pour Macao depuis Zhuhai
Cette photo présente l'entrée nord du port de Gongbei, le point
de passage entre Macao et le continent chinois. Les flux sont particulièrement
importants des deux côtés de la frontière. Toutefois,
il existe une distinction entre les populations, comme l’indiquent les
panneaux en bleu sur la photo : sur celui de gauche est écrit que les
résidents
de Hong Kong et de Macao peuvent passer librement entre 7h et 8h le matin,
montrant que nombreux sont ces « Chinois de l’extérieur
» venant profiter des prix plus bas sur le continent ou faire des affaires.
Ceux qui ne résident pas à Hong Kong ou Macao doivent eux faire
la queue (panneau de droite) et présenter une sorte de visa, payant
(en moyenne 20 yuans pour deux jours, valable une fois), ce qui contraint
beaucoup leurs déplacements. © B. Taunay, 2010.
Une fois arrivé, à 9h, j'achète immédiatement
mon billet retour pour Canton, le nombre de Chinois se déplaçant
dans le pays étant déjà considérable, si l'on
y ajoute les excursionnistes venus comme moi pour la journée et ceux
qui partent travailler la semaine vers le poumon économique du sud,
il s’agit de ne pas tarder. Je prends un billet pour 16h20, me voilà
donc pour sept heures dans la ville. Me trouvant dans le quartier le plus
au sud de la ville je me dirige vers le port de Gongbei, point de passage
vers la région administrative spéciale de Macao, à quelques
enjambées de là (photo 2). Et là quelle surprise de voir
des flux de visiteurs très importants : les Chinois du continent font
la queue pour entrer dans le hall qui les mènera de l’autre côté
de la « frontière ». Une douane est toujours présente,
uniquement pour les résidents chinois du continent (photo 2). Preuve
que ce port est un important point de commerce, sous la vaste esplanade, devant
le hall, se trouve un immense centre commercial dont les horaires d’ouverture
se calent sur ceux du port.

Photo 3 - Négociation
du prix d’une photo. En arrière-plan, la région administrative
de Macao
Les Chinois accèdent depuis peu au tourisme mais tous ne peuvent pas
se payer un séjour touristique. Une bonne photo s’avère
primordiale pour prouver aux autres (amis, collègues et famille) que
l’on s’est rendu dans un lieu touristique connu. De nombreux stands
de prise en photo, avec développement immédiat, assorti de la
date et du lieu, fleurissent dans tous les sites touristiques. Ici c’est
la frontière, l’ouverture sur le monde qui est recherchée
avec la région administrative spéciale de Macao en arrière-plan.Sur
cette photo on voit notamment un jeune couple avec enfant, le mari choisissant
le type de prise de vue et négociant le prix (10 yuans), son épouse
portant leur enfant. A gauche, une femme plus âgée appartenant
à un groupe organisé prend la pose. © B. Taunay, 2010.
Après une demi-heure passée à observer les visiteurs
et dans le même temps à repousser les assauts des vendeurs de
cartes, souvenirs et autres bricoles, je décide de longer le canal
séparant les deux Chine, direction l’embouchure toute proche
du delta de la rivière des Perles et la mer de Chine du sud. Très
vite je me retrouve sur une promenade en bordure de mer, qui me permet d'admirer
les gratte-ciel de Macao (photo 3). Là encore, à peine ai-je
le temps de contempler la mer que déjà des photographes me proposent
leurs services et tentent de m’aguicher, portraits de touristes chinois
à l’appui. Après avoir décliné plusieurs
offres, je choisis de m’assoir à proximité d’un
des stands (photo 3) et commence à engager la conversation avec le
propriétaire. Notre échange est toutefois souvent interrompu
par des touristes et excursionnistes, tous désireux de se faire prendre
en photo devant Macao, ou tout du moins de comparer les prix. Prouver qu’on
est venu dans un lieu connu est fondamental dans la société
chinoise, société du réseau, très hiérarchisée
et codifiée. L’heureux propriétaire de la photo pourra
alors fièrement exposer le cliché chez lui ou au bureau pour
impressionner ses collègues et amis et ainsi gagner de la face, de
la considération sociale. Rappelons-le, seulement 15% de la population
chinoise accède au tourisme.

Photo 4 - Travailleur migrant
face à Macao
L'arrière-plan de cette photo est à peu près similaire
au cliché précédent, on reconnaît les immeubles
du nord de Macao. Seuls les protagonistes ont changé, ici c’est
un travailleur migrant qui est au premier plan, de trois-quarts devant la
région administrative spéciale. Beaucoup de migrants espèrent
comme lui accéder à une vie meilleure en venant s’installer
en ville, mais beaucoup sont déçus. En effet, le système
du Hukou, limitant considérablement
l’accès aux soins, à l’éducation et au logement
pour ceux qui sont nés à la campagne et imposant un livret les
« assignant » quasiment à résidence. Ceux qui
tentent leur chance ont des réussites variées, notamment en
fonction de la destination choisie : les villes petites et moyennes sont plus
enclines à les intégrer (pour peu qu’ils aient un peu
d’argent) à la vie de la cité. L'arrivéede populations
nouvelles y est considérée comme positive car source de dynamisme.
Le migrant de la photo n’a pas eu cette chance et collecte aujourd’hui
les bouteilles en plastique vides afin de les revendre et ainsi de gagner
quelques centimes. © B. Taunay, 2010.
Tous les Chinois ne peuvent pas encore se targuer d’avoir eu une expérience
touristique. Même si cela évolue rapidement, nombreux sont ceux
qui ne peuvent encore que rêver devant les photos des autres. Après
cet instant consacré à l’observation, je poursuis ma marche
le long de la promenade, en direction du nord de la ville. Durant ce trajet,
je continue de croiser de nombreux touristes, de nombreux stands photo, mais
aussi de nombreux travailleurs migrants venus vendre ici, à la sauvette,
des souvenirs. Les produits sont étalés à même
le sol, sur une serviette, ce qui permet de plier bagage rapidement si la
police vient à passer par là. Ces travailleurs, souvent originaires
des espaces ruraux autour de Zhuhai, voire de plus loin dans la région
du Guangdong, tranchent avec les touristes : habits, accent mais surtout couleur
de la peau. Bien plus bronzés que les visiteurs (photo 4), ce hâle
les distinguent, mais négativement : il est synonyme de travail aux
champs en Chine. On comprend ainsi pourquoi les ombrelles fleurissent sur
la plage mais aussi dans les rues au moindre rayon de soleil. Ceci n’est
pas sans rappeler les pratiques touristiques de la société européenne
au 19ème siècle, même s’il est évident que
nous ne sommes pas ici dans un simple mimétisme de pratiques anciennes.
La réalité est bien plus complexe3.

Photo 5 - Touristes chinois
devant la Sirène de Zhuhai
Nombreux sont les touristes et les visiteurs qui se rendent dans ce site,
éloigné d’au moins un kilomètre des habitations.
Le quartier au nord est visible en arrière-plan à gauche de
la photo. L’accessibilité est assurée par de nombreuses
lignes de bus ainsi que quelques places de parking pour des voitures individuelles.
La sirène est l’attraction principale et peu de touristes prennent
le temps d’observer la mer où les petites collines et rochers
qui s’y trouvent (comme en arrière-plan, à droite de la
photo). Les touristes accordent plus d’importance au fait de se faire
prendre en photo devant la statue et à passer un bon moment dans un
lieu très fréquenté, donc animé, « renao
» en Chinois (soit « bruyant et animé », ce qui «
détend l’esprit »). © B. Taunay, 2010.
A 11h je quitte la promenade et prends un bus pour me rendre un peu plus au
nord de la ville, direction la Sirène de Zhuhai, le symbole de la ville
où j’espère trouver les touristes nombreux venus se faire
prendre en photo. J’ai n’ai aujourd’hui pas encore croisé
de touristes occidentaux, encore moins dans le bus. Après 25 minutes
de trajet et 18 arrêts de bus, j’arrive enfin au site touristique
où il commence à faire particulièrement chaud, soleil
au zénith, sous les tropiques, le mois le plus chaud de l’année.
Touristes et excursionnistes sont cependant présents en nombre (photo
5). Les ombrelles sont évidemment de sortie mais mises de côté
le temps de la (plutôt les) photo(s). En fait, après avoir accédé
au belvédère devant le monument, il faut encore faire la queue
avant de pouvoir prendre la pose. Voulant comprendre pourquoi tous les touristes
chinois souhaitent se faire prendre en photo avant même de se préoccuper
du paysage et de la statue, je décide à mon tour de me prêter
au jeu. Rires amusés des Chinois qui m’entourent, ce qui me permet
d’engager la conversation avec eux et de poser des questions relatives
au phénomène touristique sous couvert d’une discussion
anodine. Petit à petit, et pour un peu qu’on parle mandarin,
l’échange se fait plus naturellement : c’est tout l’intérêt
d’une observation participante. J’ai l’impression que c’est
souvent de cette manière qu’on prend connaissance d'éléments
qu’il s’agit ensuite de vérifier avec des enquêtes
plus poussées.


Photo 7 - Scène de
la plage des amoureux en début d’après-midi
Cette photo nous présente une division entre les touristes qui observent
la mer et ceux qui s’y trempent. Même si cette photo ne le montre
pas, les premiers sont plus nombreux que les seconds et au sein de ceux-ci,
il y a différentes attitudes : certains (la majorité) se protègent
du soleil avec des ombrelles (des parapluies auxquels on a trouvé une
nouvelle fonction) alors que d’autres semblent ne pas craindre les morsures
du soleil. Ceux qui se baignent ne savent en majorité pas nager et
restent donc là où la profondeur de l’eau leur permet
de marcher tranquillement. A ces deux catégories il faudrait ajouter
ceux qui sont en maillot mais ne se baignent pas forcément ou très
peu (comme les deux jeunes au premier plan, devant les ombrelles). ©
B. Taunay, 2010
En début d’après-midi la plage commence à se remplir de nouveau et il est alors intéressant de s’y balader pour observer les pratiques touristiques chinoises. Venu principalement pour comprendre les manières de se tenir, de se vêtir, de se regarder sur la plage, je constate alors qu’en apparence ce qui se passe ici n’est pas très différent de ce que j’avais pu constater lors de ma thèse : les touristes ne se baignent que peu et restent souvent à regarder la mer, assis sous de vastes parasols ou bien debout abrités sous des ombrelles multicolores. La découverte l’emporte encore sur le repos ou même la sociabilité. Et quand les visiteurs se baignent, ils ne nagent pas, et se cantonnent aux zones où ils ont pied, voire de l’eau à la taille, rarement au torse. Là, comme sur d’autres plages le bruit est partout, avec les différents engins motorisés sur la mer, mais aussi sur le sable, juste en retrait de la zone investie par les visiteurs. Quand on ne découvre pas les marges de ce pays continent, on vient donc ici pour jouer. La différence la plus notable que j’ai pu souligner est l’absence de chaises sur lesquelles le lieu et la date sont inscrites et sur lesquelles on s’assoit pour se faire prendre en photo5. A quoi attribuer cette différence ? Est-on sur une plage moins fréquentée où la possibilité de gagner de l’argent avec les touristes est moindre, donc le nombre d’acteurs locaux est aussi plus faible ? C’est possible. Zhuhai n’est pas réputée pour sa (et rappelons-le il n’y en a qu’une) plage et les Chinois viennent peut-être d’abord chercher ici autre chose, notamment la gastronomie locale. A en croire le nombre de restaurants au mètre carré le long de la mer, un bon repas constitué de fruits de mer semble plus important que la découverte de l’environnement de ces délices.

Photo 8 - Le marché
couvert à côté de la gare routière de Gongbei -
© B. Taunay, 2010
Devant reprendre un bus pour rentrer à Canton, j’ai quitté
la plage à 15h30 et, comme certains touristes, j'ai visité le
marché à côté de la gare routière (photo
8), ce qui limite les observations ainsi que leur profondeur. Tout ce qui
a été dit dans ces quelques lignes devrait bien évidemment
être relativisé et creusé : les groupes sont-ils majoritaires
ou bien est-ce les individus qui prédominent dans ce lieu littoral
? Quelle est la principale provenance des touristes observés dans le
cadre de cette journée ? Quelle est la part des excursionnistes ? Et
tant d’autres questions qui restent en suspens et qui mériteraient
de nombreuses autres journées de ce type avec une méthodologie
plus développée. Mais à 16h20 j’étais dans
le bus qui me ramenait vers la mégapole cantonaise, pour y retrouver
dès le lendemain matin les cours de mandarin, élément
fondamental pour une meilleure compréhension du tourisme intérieur
chinois.
Notes
1
Le taux de change varie entre 9 et 10 yuans pour un euro.
2
On trouve régulièrement dans les journaux locaux et régionaux
des articles sur différentes stations de bord de mer qui invitent à
venir découvrir ces lieux encore largement méconnus.
3
Voir à ce sujet la communication : PICKEL S., TAUNAY B., VIOLIER P.,
« La mondialisation, facteur d’homogénéité
ou d’hétérogénéité dans le rapport
tourisme et nature ? (Chine / France) », présentée à
Angers lors du Colloque « Tourisme et mondialisation » (les Rendez-vous
Champlain sur le Tourisme, du 31 mai-02 juin 2010). A paraître dans
les actes de colloque.
4
QQ signifie « qiao qiao », « frapper à la
porte ». A chaque fois qu’un de vos contacts vous envoie un message,
un bruit de frappement à la porte se fait entendre.
5
S’assoir est payant et il faut rajouter un supplément si on veut
les services d’un photographe « professionnel ».
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Benjamin TAUNAY
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