Deux remarques au sujet de la photographie du mois consacrée
au Pont des Soupirs.
La première est d’une grande banalité. Elle tient au caractère
partiel du cadrage photographique proposé (http://www.adrets.net/PhotoMois12.htm),
lequel n’est pas moins subjectif qu’un texte, même à
visée scientifique. En effet, ce cadrage, centré sur le pont
transformé en porte-enseigne, est en accord avec l’analyse qui
en est proposée ; il en est même le faire-valoir, mais ne permet
pas de comprendre le projet qui nous est - partiellement – dévoilé.
Du coup, le discours occupe tout l’espace et, conformément à
l’air du temps, n’entend pas tant éclairer mais avancer
une opinion, qu’il est loisible, par ailleurs, de trouver légitime.
Si l’on regarde d’autres images proposant d’autres cadrages
du site, l’impression retirée pourra être différente.

source : http://www.flickr.com/photos/danielanobili/4935935210/sizes/z/
in/photostream/
Ainsi, dans l’image retenue ici, on comprend mieux l’intention du concepteur de ce projet, Oliviero Toscani – déjà connu pour un certain nombre de campagnes publicitaires souvent jugées provocatrices1 - avec son « cielo dei sospiri ». Du coup, on peut ne pas aimer les sodas sucrés et apprécier l’ambiance onirique qui se dégage de cette scène à tout le moins inattendue. Et au procès, probablement nécessaire au nom du politiquement correct, mais désormais convenu, de la consommation massive et des multinationales, on peut préférer une réflexion sur le pouvoir de transformation des lieux par des créateurs dès lors qu’ils ne manquent pas d’idées, de moyens, ont tout compris du système médiatique contemporain et bénéficient d’un lieu à la hauteur de leur mise en scène. Pour ma part, j’assumerai donc volontiers ma subjectivité en osant dire que je préfère cette vue colorée et quelque peu irréelle au froid, étroit, monochrome et sinistre canalicule, qui ne m’avait jamais transporté dans son état pré Coca Cola, surtout lorsque je pensais à Casanova et à bien d’autres se morfondant sous les plombs, tour à tour glacés et brûlants. Sans compter que la firme d’Atlanta n’a pas attendu son affichage vénitien pour accéder à l’universalité. On peut même penser que la notoriété mondiale de Coca Cola est infiniment supérieure à celle du Pont des Soupirs et de l’UNESCO réunis. On serait alors fondé à se demander pourquoi une des marques les plus connues au Monde en est arrivée à servir de faire-valoir à un pont uniquement connu pour ses soupirs…
Plus sérieusement,
ma deuxième remarque est relative au caractère sélectif
des interrogations. A celle qui porte sur le pourquoi de la transformation
d’un haut-lieu touristique en enseigne publicitaire, je substituerai
volontiers la question de savoir comment un site, synonyme de souffrances,
est devenu un lieu de banale consommation photographique. Car, finalement,
il n’y aucune raison de déplorer une évolution et pas
l’autre, et de mettre en avant une vision fixiste alors même que
nous sommes à l’évidence dans un processus de remises
en cause en profondes que la marchandisation du patrimoine ne peut résumer,
même dans une cité construite grâce à l’argent
du commerce. Car, que je sache, le Pont des Soupirs n’a pas été
créé en tant que futur site à photographier ou à
visiter. Sa notoriété touristique résulte bien d’un
formidable processus de subversion. Mais, comme ces révolutionnaires
qui chassent l’ancien régime au bénéfice d’un
nouveau pouvoir sont, contre toute vision historique, bien décidés
à s’y cramponner coûte que coûte, le tourisme triomphant
ne semble guère être partageux, en oubliant comment il en est
arrivé là. Afin de ne pas se contenter des idées reçues
ou des formules déclinées à l’infini dans des publications
qui se dupliquent d’une langue à l’autre, les chercheurs
en sciences sociales ont tout intérêt à s'en soucier.
Le Pont des Soupirs au Coca Cola est décidément une riche source
d’enseignements sur la mondialisation, le tourisme, le patrimoine, les
chercheurs et l’air du temps.
Notes
1 Ainsi,
les campagnes de Benetton dans les années 1990.
![]() |
Rémy Knafou
|
| Réagir à cet article |