
© Amandine Chapuis, 2009.
Espace patrimonial au cœur d’un des littoraux les plus touristiques d’Europe, la ville haute de Palma de Majorque est parcourue chaque jour par de nombreux visiteurs. L’épicentre touristique de ce quartier de la capitale de la communauté autonome des Iles Baléares est une petite place enserrée par deux édifices monumentaux : la Catedral de Mallorca et le Palacio Real de la Almudaina. Cet espace piétonnier étroit dessert à la fois la cathédrale, à laquelle on accède par l’entrée nord et le musée de la Almudaina, dont l’entrée s’effectue par une porte discrète située au sud de la place. Le Palacio Real de la Almudaina, résidence officielle du Roi lors de ses déplacements dans les Iles, est administré par le Patrimonio Nacional, organisme public gestionnaire des biens de l’Etat espagnol affectés au service de la famille royale. Par conséquent, il s’agit d’une zone militaire dont l’accès public est rigoureusement réglementé, et limité au musée.
En ce mercredi matin d’octobre 2009, l’arrivée des touristes, individuels ou en groupes, se fait par le nord-ouest de la place, par un large escalier en pierre reliant le front de mer à la vieille ville. Une part conséquente des visiteurs est constituée par des croisiéristes en escale pour la journée, reconnaissables à leur large vêtement en plastique bleu, distribué à bord du paquebot. En effet, la pluie tombe par averses denses et le vent s’engouffre en rafales entre les bâtiments, menant la vie dure aux touristes pas toujours équipés pour affronter l’automne méditerranéen…
Une partie des visiteurs se rend directement à l’intérieur de la cathédrale, avant de chercher, une fois la visite effectuée, à observer et photographier son entrée monumentale. Les autres traversent l’espace pour accéder au musée. Dans les deux cas, le cœur de la place est alors l’objet d’une scène ayant pour enjeu d’un côté l’investissement du lieu par les pratiques touristiques et de l’autre le maintien de l’ordre spatial établi aux abords du palais royal.
L’assaut s’opère au niveau de l’entrée strictement réservée de l’Almudaina, située directement en face du portique gothique monumental de la cathédrale. Les touristes cherchent par tous les moyens à cadrer l’ensemble de la cathédrale dans l’écran de leur appareil photo, tâche qui, étant donné le peu de recul disponible, s’avère quasi impossible à mener à bien, sauf à se mettre absolument dos à la porte du palais. Débutant la prise de vue au milieu de la place, ils reculent pas à pas, s’aventurant progressivement au sein d’un espace dont ils ne réalisent pas d’emblée qu’il leur est strictement interdit… L’invasion peut également prendre d’autres formes, soit que l’on confonde l’entrée du palais avec celle du musée, soit que l’on voit dans le porche l’aubaine de s’abriter enfin, pour quelques instants, d’une pluie battante.
Bien qu’a priori non belliqueux, on ne laissera cependant pas aux touristes le loisir de transgresser la frontière protégeant l’entrée de la zone militaire. Celle-ci est matérialisée par des aménagements (barrières de fer forgé disposées en arc de cercle autour du porche d’entrée, lui-même encadré par deux canons, orientés presque symboliquement en direction de la « zone touristique ») et une présence humaine ritualisée (gardes en uniforme postés sans discontinuer). Un dispositif de différenciation spatiale complet est ainsi dédié à la constitution d’une zone de mise à distance du monument national par rapport à l’espace public. Aussi imposant soit-il, ce dispositif ne semble pourtant nullement impressionner les touristes téméraires qui s’avancent inlassablement, tour à tour, à l’intérieur de la zone protégée, traversant naïvement la ligne frontière…
C’est alors que les militaires ripostent. Présents à l’origine pour permettre l’accès sécurisé au palais pour les personnes autorisées, leur fonction première est largement subvertie par la transgression des touristes, à qui ils doivent perpétuellement signifier le respect de la frontière tacite. Nul besoin de cris et de gesticulations pour ce rappel à l’ordre qui se fait très sobrement par l’adoption d’une posture symbolique dont le sens ne peut prêter à confusion. C’est une véritable performance à laquelle se livrent les gardiens amenés à rejouer la même scène des heures durant. Cette répétition finit par prendre une tournure comique, dont l’ironie transparaît dans la connivence implicite entre touristes et représentants de l’ordre, en dépit (ou en raison ?) des barrières linguistiques. Le sourire des militaires, contrastant avec l’uniforme et la posture corporelle réglementaire est révélateur, de même que la facilité avec laquelle ils se laissent convaincre de poser pour la photo.
Aux stratégies de maintien de l’ordre spatial s’opposent ici les tactiques des touristes qui détournent ce lieu de pouvoir officiel en un lieu presque cocasse pour qui y observe ne serait-ce que quelques minutes. Un art de tourner en dérision les dispositifs de pouvoir les plus explicites que l’on observe bien ailleurs (à commencer par les traitements dont sont victimes ces pauvres gardes royaux londoniens…), et que l’on ne tolère que des touristes !

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Amandine Chapuis
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Sébastien Jacquot
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