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Carte postale de la DMZ
M. Dien est guide touristique dans la DMZ, zone tampon décidée en 1954 lors de la conférence de Genève afin de séparer le Vietnam du Nord communiste de celui du Sud, contrôlé par les Américains. Cette zone porte en fait un nom trompeur : officiellement zone démilitarisée, elle fut le théâtre d’affrontements extrêmement violents, portant le nom de Hamburger Hill, Khe San, Con Thien, Vinh Moc, Camp Caroll, Lang Vay… Aujourd’hui, la zone porte encore les stigmates de la guerre, comme le montre l’arrière-plan de la photo : s’il y a tant de végétation dégradée, c’est que les mines antipersonnelles n’ont pas toutes été encore désamorcées, empêchant cultures et habitations.

M. Dien tient à expliquer la différence entre ces deux balles : si celle de droite, rouillée, ne peut plus servir, la deuxième à gauche est en parfait état, ce qui en dit long sur la solidité des armes employées, leur violence, mais aussi les pollutions dont elles sont encore responsables ici. Son discours est parfaitement rôdé : d’une visite à l’autre, il cache soigneusement ces vestiges de bataille à l’abri d’une pierre afin de les expliquer à chaque touriste. M. Dien emmènera ensuite ses touristes au cimetière de Truong Son, où reposent les soldats vietnamiens, à la plage de Cua Tung, où les soldats américains venaient déjà se détendre, puis clou du spectacle, dans les tunnels de Vinh Moc, véritable ville souterraine où les Vietnamiens se réfugiaient pour être invisibles des Américains.

M. Dien connaît parfaitement la région, et vit de cette activité touristique, en baladant à moto les touristes, ce qui explique le casque qu’il porte sur la tête. Si M. Dien est un si bon professionnel, ce n’est pas tellement grâce à une formation de guide : il n’a même pas la carte officielle, et son patron, M. Tinh, a dû récemment payer une amende aux autorités à cause de cette infraction. Non, si M. Dien connaît bien cette zone de combats, c’est parce qu’il y a lui-même combattu, du côté américain. Considéré comme un traître lors de la réunification du pays en 1975 (encore appelée Libération du Sud par le Nord) il a séjourné longtemps en camp de rééducation, où armé d’une canne de bambou, il cherchait les mines afin de les désamorcer. Il y a quelques années, il a été employé par M. Tinh, un camarade d’infortune pendant la guerre.

Si ces deux hommes ont choisi de travailler dans le tourisme, ce n’est pas seulement parce que ce secteur est aujourd’hui rémunérateur. Il est vrai que les touristes occidentaux raffolent de ce genre de visites, qui correspondent en partie aux représentations qu’ils ont du Vietnam, largement relayées par les films de guerre américains tels qu’Apocalypse now, Platoon ou Une saison en enfer. Si M. Tinh et M. Dien ont choisi de faire visiter ces sites, c’est aussi pour dire leur vérité de la guerre. Le passé est trop important pour être laissé à la seule voie du parti. Ils n’insisteront ni sur la bravoure et la stratégie sans faille des Vietnamiens, ni sur les statistiques parfois ahurissantes présentées aux touristes. Ils diront surtout la souffrance, la misère, la faim, le sang, la peur, la solitude, et le bourbier dans lequel le Vietnam s’est enfoncé pendant près de quinze ans. M. Tinh et M. Dien n’ont pas fini d’avoir des ennuis avec les autorités locales, mais ils sont dorénanant stoïques : « J’ai d’abord souffert de la guerre, mais maintenant j’en vis. C’est la vie qui a choisi pour moi. » résume ainsi M. Tinh. Ces deux hommes se servent donc du tourisme comme vecteur d’une mémoire qui n’a pour l’instant pas vraiment le droit de cité officiellement.

Emmanuelle Peyvel
Agrégée de géographie, ATER à l'ENS-LSH de Lyon et doctorante à l'U.M.R. ESPACE, laboratoire de Nice Sophia Antipolis, sous la direction de J.-C. Gay. Thèse intitulée "Mise en tourisme, développement et construction nationale au Vietnam".

Ancien champ de bataille à proximité de la rivière Ben Hai (Vietnam) - septembre 2007
© Emmanuelle Peyvel
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