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Culture, tourisme et développement - les voies d’un rapprochement

Cet ouvrage a pour but l’élucidation des relations entre les « deux mondes de la culture et du tourisme » (préface de Rémy Knafou), souvent perçus comme contradictoires, mais tous deux mus par ce même objectif de développement. Une première partie est consacrée aux aspects théoriques et généraux de l’association entre tourisme et culture, puis sont analysés des cas d’étude permettant d’en saisir l’articulation problématique, et enfin sont présentées des « perspectives », multiples et parfois divergentes, reflétant la pluralité des voies possibles de réconciliation.
Le fil directeur des différents chapitres est par-delà leur diversité d’approches la volonté de dépasser le hiatus entre culture et tourisme, aussi bien au niveau des actions menées que de l’analyse théorique et scientifique, par exemple par l’étude des retombées – multidimensionnelles -, des articulations et effets de levier, … Le développement est la notion permettant cette médiation, et il est appréhendé dans cet ouvrage sous ses différences facettes, sans le réduire à une analyse en terme de retombées financières, par ailleurs difficiles à évaluer du fait d’effets directs, indirects et induits et de fuites des dépenses hors du territoire. Les espaces d’étude sont variés, français et internationaux (Égypte, Etats-Unis), manifestant la diversité des productions culturelles, du patrimoine archéologique aux festivals, des territoires urbains aux vallées de montagne.

Ce rapprochement entre tourisme et culture implique tout d’abord, comme l’illustre Claude Origet du Cluzeau, d’adopter une définition de la culture non limitée aux monuments et musées, mais incluant les « productions culturelles continues » telles les fêtes et traditions, les paysages, la dimension immatérielle, etc., participant d’une « atmosphère » plus générale. Cette dimension culturelle, relevant à la fois d’une labellisation, d’une dimension vécue, et d’une forme d’instrumentalisation par le marketing territorial (cas des stations ex nihilo), joue comme élément de différenciation entre les destinations du point de vue du touriste, et comme élément de validation / création d’identités localisées pour les résidents. Ces productions culturelles peuvent relever d’une revitalisation ou réactualisation de signifiants culturels locaux (festival interceltique de Lorient) ou d’une greffe extérieure (festival de jazz de Marciac), mais dans les deux cas le tourisme agit comme « accélérateur » d’une recomposition culturelle et identitaire, d’autant plus légitime si les retombées économiques sont au rendez-vous. Le tourisme n’est ainsi pas seulement un consommateur d’identités culturelles : il les suscite, les stimule et les renforce. Cette interpénétration entre productions culturelles et tourisme rend ainsi complexe tout jugement mobilisant la notion d’authenticité, ou cherchant à établir la prééminence d’une notion sur l’autre.
Jacques Mougey, adoptant le point de vue d’un acteur du tourisme, analyse les contraintes pesant sur la mise en place de relations vertueuses entre tourisme et culture, notamment la difficile prise en compte de la nécessité d’une planification du développement touristique par les institutions culturelles. Quelques exceptions d’une relation vertueuse entre tourisme, culture et développement sont présentées, analysées comme relevant d’une gestion privée des sites culturels (sans pour autant qu’une généralisation soit possible du fait du caractère non exhaustif des exemples). L’auteur propose pour résoudre cette coupure entre tourisme et culture une étude plus fine des touristes culturels, dans leur diversité et leurs attentes multiples, et notamment la prise en compte du fait que « le tourisme culturel est souvent le moyen d’attirer au culturel des populations qui, dans l’année, ne peuvent ou ne veulent pas s’intéresser au culturel », permettant ainsi de concilier l’objectif de démocratisation culturelle avec celui de développement touristique.
Evelyne Lehalle rappelle l’enjeu de la connaissance des retombées des activités culturelles, pour davantage légitimer l’importance de la dimension culturelle dans la mise en place d’une offre touristique en France. Elle propose des pistes permettant au tourisme culturel de s’adapter aux mutations plus générales du tourisme, notamment en améliorant l’accueil de visiteurs d’aires civilisationnelles différentes, ou en articulant davantage une offre culturelle classique à une culture symbolisant l’innovation, à l’image de Tunis. Elle appelle également à la mise en œuvre de nouvelles stratégies de valorisation via l’intégration de services destinés aux visiteurs, l’utilisation de nouvelles technologies, ou le renouvellement des « histoires racontées », notamment dans les territoires périphériques, aux identités multiples et controversées. Surtout, l’élargissement de la notion de culture, non réduite aux musées et au patrimoine, permet une intégration de la dimension immatérielle du tourisme culturel.

Dans un second temps sont présentées les articulations de ce rapport entre tourisme et culture à partir d’études concrètes.
Prenant acte de l’élargissement théorique de la notion de culture impliquée dans le tourisme culturel, Maria Gravari-Barbas présente la mise en tourisme des patrimoines et mémoires afro-américains à Baltimore. Cette mise en tourisme n’est pas réductible à une opération de présentation d’un potentiel préexistant, tant le tourisme constitue également « une machine à produire du patrimoine ». En outre, cette mise en tourisme a des conséquences locales, participant de stratégies de visibilité de groupes sociaux et ethniques au sein de la ville. Cette mise en patrimoine constitue également un infléchissement des modalités de mise en tourisme préexistantes, basées sur l’Inner Harbour fonctionnant comme enclave touristique au sein de la ville, alors que les traces et les hauts lieux de l’histoire afro-américaine avaient été négligés. Toutefois apparaît également l’aspect multiforme et non intégré des diverses initiatives de développement d’un patrimoine muséographique et mémoriel lié à l’histoire afro-américaine : certains musées fonctionnent sur une base communautaire, envisageant a posteriori la mise en tourisme, tandis que d’autres initiatives sont davantage mues par un développement touristique lié au repérage d’une clientèle spécifique. Cela permet, au-delà des appels incantatoires à une collaboration entre acteurs du tourisme et du patrimoine, de montrer le caractère pluriel de formation des patrimoines et mises en tourisme.
Brigitte Remer rappelle l’imbrication à Alexandrie entre modernité et patrimoine historique, liée à la superposition des différentes périodes, du tracé initial voulu par Alexandre le Grand aux transformations antiques, chrétiennes, musulmanes et à la modernisation suite à la politique de Mohamed Ali. Cette histoire est sous-tendue par un imaginaire d’envergure mondiale, assimilant Alexandrie au phare disparu en 1300 et à la Bibliothèque. Ces éléments constituent selon l’auteur autant d’atouts permettant une stratégie de développement du tourisme culturel dans la ville, au moment ou l’Égypte identifie le tourisme comme un moteur potentiel de croissance. Des projets importants, articulant mythe et modernité, visent au développement d’Alexandrie : reconstruction du phare, projets de valorisation du patrimoine archéologique, valorisation de la Bibliotheca Alexandrina inaugurée en 2002. Cette contribution permet ainsi de souligner l’importance des imaginaires dans les stratégies de mise en tourisme.
René Caspar présente l’articulation entre stratégie de développement territorial et stratégies culturelles, à travers l’exemple du Réseau Culturel Terre Catalane, né en 1990 à l’initiative de directeurs de sites des Pyrénées Orientales. Ainsi cette contribution montre la nécessité pour assurer un développement de concilier stratégie territoriale et stratégies de sites, via des actions concertées, facilitées par une mise en réseau. L’intérêt de cette présentation réside notamment dans la mise en perspective des difficultés suscitées par une telle mise en réseau (notoriété diverse des sites, degré de sensibilisation des élus et de la population, …), permettant de dépasser les traditionnels appels à la mise en réseau à tout prix.
Jean-Luc Pouts, en collaboration avec Fabrice Thuriot, étudie les interrelations entre économie territoriale et développement culturel, via l’exemple du festival Latino Roc à Cauterets, station thermale de montagne, village de randonnée et station de sport d’hiver, soumis à une logique d’investissement en équipements pour développer ou a minima maintenir la fréquentation hivernale. Cauterets constitue ainsi un territoire confronté à une forme d’« aliénation économique », expression utilisée pour bien faire apparaître l’extrême dépendance de cette communauté de montagne à l’activité touristique, et la nécessité d’une innovation de nouveaux produits touristiques permettent de sortir d’une mono-activité générant trop de dépendance. Cela pose la question de la possibilité de l’innovation et de l’implantation de nouveaux modes de développement, dont le festival de Cauterets constitue un exemple. Différents exemples viennent appuyer le propos. Ainsi, le succès de l’animation assurée à Pougne-Hérisson, petit village mis en valeur par des contes et associant un conseil artistique au conseil municipal, illustre le caractère vertueux d’un développement culturel alimenté par une réflexion touristique, tandis que Jazz in Marciac illustre les gains larges pour le territoire concerné. En effet, les retombées d’un festival ne sont pas qu’économiques : elles dessinent de nouvelles voies de développement pour une économie dépendante. Au final c’est le concept de développement lui-même qui acquiert une dimension culturelle.

Trois contributions tracent en fin d’ouvrage des perspectives de développement croisé entre tourisme et culture, selon des voies non nécessairement convergentes.
William Saadé propose une vision critique du tourisme culturel, rappelant qu’à l’échelle mondiale cela reste une activité élitiste, avec des répercussions négatives sur de nombreux territoires. Les désordres suscités par le tourisme culturels sont analysés en terme de disneylandisation, captation des ressources, déstabilisation des économies locales, … Face à ces contraintes, l’auteur recommande l’application des préceptes du développement durable au tourisme culturel, notamment via la mise en place d’agendas 21. Renouant avec la distinction ailleurs fustigée entre touriste et voyageur, l’auteur appelle alors à un tourisme culturel de la lenteur, se rapprochant du voyage.
Claude Origet du Cluzeau analyse les retombées du tourisme dans un type de territoire particulier, les villes. Différentes typologies sont proposées, par exemple celle classant les villes en fonction de leur attitude face au tourisme, de l’ignorance à la stratégie volontariste de développement touristique, jusqu’au cas limite de la ville-musée. Les apports du tourisme à l’économie urbaine sont analysés, par exemple en suscitant le développement d’autres secteurs, comme le montre le cas des stations touristiques, selon un modèle californien ou floridien. Le tourisme permet également des formes de diversification et reconversion économique, à l’instar des villes industrielles en crise en Europe, de Bilbao à Manchester. Toutefois les retombées ne sauraient se limiter à une dimension économique par ailleurs difficile à évaluer : les retombées symboliques constituent un gain crucial du développement touristique, validant une stratégie à partir de ressources endogènes, générant fierté citadine, et à l’échelle régionale mettant en valeur des ressources symboliques. Toutefois le développement de nouvelles stratégies de développement touristique est tributaire d’une connaissance du phénomène touristique, impliquant l’instauration dans les villes d’un observatoire du tourisme, présenté comme indispensable pour la mise en place de stratégies adaptées.
Jean-Michel Tobelem conclut cet ouvrage en présentant l’importance de la culture dans le développement économique, à la fois aux niveaux micro, méso et macroéconomique. L’accent mis dans les années 1990 sur le développement local endogène a été un facteur de consolidation de la dimension culturelle du développement, en jouant sur les ressources locales patrimoniales. Reprenant les distinctions entre effets directs, indirects et induits, l’auteur rappelle la nécessité d’accompagner le développement du tourisme culturel de la création d’infrastructures d’accueil permettant d’éviter une dispersion hors du territoire des retombées, tout en nuançant la validité des études d’impact, qui ne prennent pas en compte l’amélioration de la qualité de vie, les externalités sociales et culturelles favorisant les industries de la créativité, ou le développement qu’aurait permis des choix alternatifs. À l’échelle des villes est également rappelé le rôle de la culture comme catalyseur du développement des espaces (par la création de musées, l’installation d’artistes dans un quartier, …).
Pour finir, Jean-Michel Tobelem rappelle les conditions de succès (et donc en creux d’échec) d’un développement basé sur la culture, notamment l’articulation entre projet territorial et projet culturel, et la coopération entre acteurs ayant des registres d’action et d’énonciation différents, notamment entre aménagement, tourisme et culture. Cette recommandation constitue bien le leitmotiv de cet ouvrage, qui vise à provoquer des intersections entre acteurs de la culture, du tourisme et de l’aménagement qui ne demeurent pas des ensembles vides.



Claude Origet du Cluzeau et Jean-Michel Tobelem (dir.), 2009, Culture, tourisme et développement, les voies d’un rapprochement, Paris, L'Harmattan, 273 p.

Auteur du compte rendu : Sébastien Jacquot- Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne


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