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Stratégies Internet appliquées au tourisme


"On voit partout des ordinateurs, sauf dans les statistiques de la productivité !". C’est ainsi que R. Solow, Prix Nobel d’économie, formulait en 1987 ce qui est resté un paradoxe fameux relativisant les espoirs que l’on pouvait, à l’époque, placer dans la révolution des NTIC. Dix ans après, la Nouvelle Economie étant passée par là, un tel scepticisme ne peut plus avoir cours. Reconnaître les capacités du e-business à générer des avantages concurrentiels est une chose, en donner les fondements et apprécier les stratégies appropriées en est une autre.
Cet ouvrage est tiré d’une thèse de doctorat en sciences de gestion soutenue, en 2005, à l’Université Paris- Dauphine. Si son objet est de préciser les effets des NTIC sur les stratégies des entreprises touristiques compte tenu de leur impact sur la compétitivité de ces firmes, il cherche également à apprécier leurs effets sur l’organisation des firmes et leur système d’information. Pour cela, l’auteur donne ici un rôle central au concept d’alignement stratégique et démontre l’impact que ce dernier peut avoir sur les performances de l’entreprise.

On soulignera, d’emblée, la pertinence du sujet
1 et la rigueur scientifique de la démarche exposée, là où encore peu de travaux universitaires débroussaillent le thème2 et où la littérature grise, en revanche, fait florès. Il faut saluer la maîtrise des approches théoriques et des méthodes quantitatives notamment économétriques.
Formellement, le style est clair, précis voire dense (1ère partie). On regrettera toutefois le parti pris de ne pas utiliser les notes de bas de pages alors qu’elles auraient permis, notamment dans la 2ème partie, d’alléger le texte
3. Le recours aux schémas rend aussi plus explicite la modélisation entreprise.
L’ouvrage est constitué de trois parties. La deuxième est sensiblement plus courte que les deux autres.

La première partie est centrée sur l’approche théorique, évaluation de l’activité Internet dans la littérature en Système d’Information et en organisation. Le concept central mobilisé est celui de l’alignement stratégique à la Henderson et Venkatraman (1990) « comme processus dynamique visant la cohérence des NTIC au sein de l’organisation »
4. L’évaluation des liens entre alignement et performance de l’entreprise implique aussi, pour l’auteur, de se référer aux apports de la Théorie des ressources et compétences5. Il s’agit d’apprécier les effets du développement de l’activité Internet sur la capacité dynamique de la firme à renouveler ses compétences. Cette partie est composée elle-même de deux chapitres, le premier mesurant la contribution d’internet à la performance dans le cadre d’une stratégie d’ensemble cohérente où l’activité Internet ne peut être isolée. Le deuxième construit une modélisation théorique de l’alignement de l’activité Internet et intègre 10 hypothèses de recherche.

La deuxième partie est centrée sur la méthodologie de la mise en œuvre de la recherche. La tonalité marque une rupture sensible avec celle de la première partie, le niveau d’approche étant volontairement différent. Ainsi la référence au Tourisme n’apparaît qu’en p.129 et fait l’objet d’une approche plus descriptive qu’interprétative. Une certaine imprécision marque ainsi sa présentation. La structuration, par exemple, du secteur (« population mère ») repose sur une pondération discutable
6 d’autant plus que chaque catégorie est en réalité très hétérogène. La performance est, en outre, abordée à partir d’une approche déclarative, quelque peu subjective des personnes enquêtées plutôt que par l’utilisation d’indicateurs factuels. Cependant, l’élaboration du questionnaire, le choix des variables sont en cohérence avec les enseignements de la littérature théorique évoquée en 1ère partie. La taille et la composition de l’échantillon final sont, de plus, satisfaisantes.

La troisième partie présente, à partir de l’exploitation des résultats de l’enquête, des réponses quant à l’influence des composantes de l’alignement sur les performances internet des firmes touristiques. Quatre dimensions structurent cet alignement de l’activité Internet : l’alignement stratégique, l’alignement organisationnel, l’alignement technologique et l’alignement des compétences.
Les différentes hypothèses du modèle formulées en première partie sont ainsi testées par des approches économétriques. Les résultats corroborent l’influence de l’alignement Internet des entreprises touristiques sur les performances Internet, tout particulièrement en ce qui concerne l’alignement organisationnel, celui-ci " médiatisant " les principales dimensions de l’alignement et la performance Internet de l’entreprise
7. Ces résultats soulignent l’importance de la nature organisationnelle de la firme déjà soulignée en son temps par Chandler. Cependant, ils ne sont que partiellement conformes à ceux de travaux déjà anciens menés au Royaume-Uni par Beker et alii8 montrant que l’investissement en NTIC avait un effet sur les performances du secteur hôtelier corrélé au niveau des compétences managériales notamment appliquées à la gestion des systèmes d’information.
De même, l’ancienneté de l’exploitation du site web comme l’importance de la valorisation de cette activité par les responsables de l’entreprise pèsent favorablement sur les performances Internet.
En conclusion, nous pouvons affirmer que l’exercice proposé est réussi. Grâce à l’exploitation du concept d’alignement, on a désormais une perception en profondeur des éléments constituant la performance Internet des entreprises du secteur du tourisme. La place occupée par les ressources dynamiques et la nature organisationnelle de la firme sont à juste titre soulignées.

Certes, le caractère déclaratif des données collectées limite la portée des enseignements de cette recherche. Il faut tenir compte du possible décalage entre les perceptions émises par les responsables interrogés sur la performance de l’activité Internet dans leur entreprise et la réalité effective de celle-ci. Il faut aussi tenir compte (et l’auteur en a conscience) des caractéristiques socio-culturelles des responsables en question : c’est de l’industrie touristique française qu’il s’agit. Il faudrait même tenir compte également
9 des caractéristiques propres à chaque branche constituant cette industrie et des différentes stratégies Internet adoptées.

Enfin, la portée de la démonstration invite aussi à se demander comment l’on peut passer de la performance Internet à la performance globale de la firme. Y. Rival évoque, en fin d’ouvrage, cette question. Il s’agit d’une ouverture possible à son travail notamment lorsqu’il évoque le caractère heuristique d’une approche « interactionniste » de la cohérence à la base du concept d’alignement. L’intérêt d’une approche pluridisciplinaire est ici évident du fait de l’éclairage fécond que la sociologie du jeu des acteurs apporte aux sciences de gestion.

1 C’était un bon moment pour faire le point : les principes de la nouvelle économie numérique se sont diffusés significativement dans l’industrie touristique, aujourd’hui, impactant les stratégies et les structures des firmes et autorisant des appréciations fondées de la part des responsables.
2 L’étude de la bibliographie, pourtant particulièrement riche, montre la rareté de travaux analytiques sur cette question dans le secteur du tourisme, exceptée sans doute la thèse de doctorat de F. Bédard de 2001.
3 Pour ce qui est des verbatim des personnes interrogées
4 On rappellera que le concept d’alignement suppose que la performance de la firme vienne de la congruence (fit) entre plusieurs dimensions du management (structure, technologie, stratégies…)
5 Cf. depuis les travaux de Penrose (1959) jusqu’à ceux de Teece et alii (1999) sur les capacités dynamiques
6 S’agit-il du nombre d’employés, du CA, du nombre de firmes… ?
7 Exception faite pour l’alignement des compétences.
8 M. Baker et alii (1998) « The productivity paradox and the hospitality industry”, School of Management Studies, University of Surrey.
9 Là aussi, Y. Rival en a bien conscience.


Rival Y., 2008, Internet et performance de l’entreprise - Une analyse des stratégies Internet appliquée au secteur du tourisme, Paris, L'Harmattan, 316 p.

Auteur du compte rendu : François-Xavier Decelle - Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne


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